En Suisse romande, l’automne commence par une pause bienvenue dans le calendrier scolaire. Mais, selon les cantons et les familles, on ne nomme pas ces congés de la même façon. Entre « vacances de patate », « vacances de Toussaint » et « vacances d’automne », c’est toute une histoire de terroir, de confession, d’administration et de mémoire collective qui s’écrit en filigrane…
Quoi tu dis? Les linguistes enquêtent…
Pour mieux connaître la manière dont les Suisses romands désignent la pause scolaire d’automne, nous nous sommes appuyés sur les réponses recueillies dans l’une des enquêtes en ligne conduites au Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’Université de Neuchâtel.
Cette enquête s’inscrit dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions, lancé il y a un peu plus de dix ans. L’objectif? Cartographier les variations que prend le français d’un bout à l’autre de la francophonie, en demandant aux internautes de partager leurs usages et leurs perceptions de mots, d’expressions ou de prononciations dites « régionales ». Poutratze, bordu, papètche, grittibenz… des mots bien de chez nous, qui font bien partie du vocabulaire de la vie de tous les jours. Mais qui sont souvent relégués aux marges des dictionnaires, voire même absents des ouvrages de référence élaborés à Paris. Vous souhaitez participer? Rien de plus simple: cliquez sur ce lien et laissez-vous guider! Chaque réponse est une pièce du puzzle et nous aide à mieux comprendre la richesse et la diversité linguistique de nos régions.
Concrètement, nous avons analysé les réponses d’un peu plus de 1 000 participants ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Suisse romande, à qui nous avons posé la question suivante:
Comment appelez-vous ces vacances scolaires qui surviennent en octobre ou novembre, les premières après la rentrée?
Parmi les réponses proposées figuraient les variantes « vacances d’automne », « vacances de patate » (et sa variante « de pommes de terre »), « vacances de Toussaint » et une option « autre » (qui permettait aux internautes de proposer des réponses de leur cru).
Cartographier les usages
Pour chaque district romand de la Confédération, nous avons calculé la proportion de chacune des réponses à partir du nombre total de participants. Nous avons ensuite retenu la variante arrivée en tête — ou, lorsque deux formes se partageaient presque également les réponses (autour ou au-delà de 35%), les deux variantes ont été indiquées. Nous avons ensuite reporté les résultats sur la carte, et utilisé une méthode d’interpolation statistique pour colorer l’espace entre les points à l’aide d’une grille rastérisée.
La cartographie a été réalisée avec le logiciel R, à l’aide notamment de la libraire kknn, dont les principes de fonctionnement sont décrits dans ce tutoriel relatif à l’interpolation spatiale de données catégorielles. Le processus repose sur la méthode des k plus proches voisins: une grille pixellisée est créée à partir des points d’enquête de la zone d’étude, puis les valeurs manquantes sont estimées en fonction des valeurs des k points les plus proches. Cette approche permet de transformer des données ponctuelles en une surface continue, en s’appuyant sur la proximité spatiale des observations existantes. Grâce à ce type de cartographie, on peut visualiser non seulement les usages majoritaires, mais aussi les zones de transition et la richesse des variantes locales.
La carte ci-dessus fait apparaître la richesse des usages, avec ses nuances et ses zones de transition: un véritable patchwork linguistique, où l’on distingue clairement les territoires qui privilégient les « vacances de patate », ceux où « vacances de Toussaint » domine, et ceux où c’est « vacances d’automne » qui s’impose.

Ça vient d’où?
Des appellations comme vacances de patates ou le plus ancien vacances de vendanges rappellent le passé agricole de la Suisse romande: à l’époque, les enfants interrompaient la classe pour aider aux récoltes. À l’inverse, vacances de Toussaint s’enracine dans le calendrier religieux des cantons catholiques, tandis que vacances d’automne reflète une évolution plus récente: celle d’une école sécularisée, administrée par les cantons et détachée des rythmes de la foi ou de la terre.
Vacances de patates: Genève, enclave urbaine et linguistique
À Genève, l’expression vacances de patates (et sa variante, plus rare, vacance de pommes de terre) fait sourire et surprend: comment un canton urbain, marqué par l’administration et la laïcité, s’est-il attaché à un terme si rural?
La réponse tient sans doute à la nostalgie d’un terroir disparu, et à la singularité linguistique dont Genève s’est toujours réclamée. Historiquement, ces vacances coïncidaient avec la période où les enfants prêtaient main-forte à leurs parents pour la récolte des pommes de terre. Aujourd’hui, les variétés plus précoces et le réchauffement climatique font que cette récolte s’achève bien avant octobre; mais l’expression, elle, est restée bien ancrée dans les usages.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette particularité lexicale n’est pas si ancienne que ça. La première attestation que nous en avons trouvée remonte à en 1954. Elle figure dans les pages du Courrier de Genève, sous la forme vacances de pommes de terre, dans un passage où une lectrice s’indigne justement du décalage entre la justification agricole de ces congés et la réalité urbaine du canton:
Dans les écoles primaires et supérieures du canton, on donne congé de jeudi à dimanche, pour les « vacances de pommes de terre« . C’est dit-on, pour permettre aux enfants d’aider à l’arrachage des pommes de terre. En ville, je ne vois pas bien le rapport… Or, lundi, jour de la Toussaint, les enfants doivent reprendre le collier. Une de mes nièces qui est à l’école s’est attirée cette réponse: « Si vous manquez lundi, vous aurez de la peine à vous rattraper, car nous faisons des lecons comme les autres jours, et c’est vous qui y perdrez ». Pour ma part, je trouve paradoxal, en tant que catholique, que l’on ferme le vendredi et le samedi et que les élèves soient obligés d’aller en classe à la Toussaint, sous prétexte qu’elles y perdront si elles manquent. Les patates, que le Seigneur fait pousser, prennent-elles donc le pas sur leur Créateur? [Courrier de Genève, vol. 87, n°252, 28 octobre 1954]
La variante vacances de patates, plus courte et plus familière, apparaît presque deux décennies plus tard, jour pour jour, dans la presse écrite:
La première journée du scrutin anticipé s’est bien déroulée. Néanmoins, on constate pour l’instant une baisse du nombre des votants par rapport aux élections d’il y a quatre ans. Cela pourrait s’expliquer par le fait qu’en 1971 le weekend électoral tombait sur les vacances de ‘patates’, ce qui n’est pas le cas cette année [Courrier de Genève, vol. 108, n°247, 23 octobre 1975]
Mais depuis, elle s’est solidement implantée dans le parler genevois. Dans nos enquêtes, l’expression se distingue même par une vitalité exceptionnelle: près de 85 % des participants du canton ont déclaré l’utiliser, sans qu’aucune autre appellation ne lui fasse vraiment concurrence. Détachée de son ancien sens agricole, vacances de patates est devenue une marque identitaire, un clin d’œil à la mémoire rurale d’un canton urbain, fier de sa singularité linguistique et de son petit grain de sel lexical.
Vacances des vendanges: un mot-souvenir
Dans le canton de Neuchâtel, surtout dans les anciens districts de Boudry et de Neuchâtel, des témoins âgés nous ont proposé la variante vacances de vendanges. Cette appellation, qui renvoie à une époque où les congés d’automne coïncidaient avec la cueillette du raisin, et où les enfants participaient aux travaux saisonniers, ne subsiste plus aujourd’hui que comme mot-souvenir.
Mot-souvenir: Le composé mot-souvenir a été proposé par le dialectologue G. Tuaillon pour désigner un mot qu’on n’emploie plus vraiment, sauf quand on évoque le passé. Les termes qui relèvent de cette catégorie survivent surtout dans la bouche des anciens ou dans les récits de mémoire collective. Ils renvoient en général à des réalités disparues ou devenues rares, comme des outils agricoles, des jeux d’autrefois, des vêtements ou des fêtes traditionnelles, sortis de l’usage. Des mots qui ne servent plus à nommer le monde d’aujourd’hui, mais qui continuent à le raconter.
Un extrait de Ramuz permet de montrer combien la littérature peut servir de témoin précieux pour documenter l’histoire des régionalismes, et comment elle donne à voir, à sa manière, la vie quotidienne et les mots du terroir, souvent bien avant qu’ils ne soient relevés par les enquêtes linguistiques.
N’empêche qu’on avait, en ce temps-là, au Collège classique cantonal, en plein mois d’octobre, trois longues semaines de vacances, et qu’elles s’appelaient « vacances de vendanges »; et, chose plus merveilleuse encore, ces vacances tombaient alors précisément, malgré leur nom, qui n’a plus de sens aujourd’hui, en pleine époque des vendanges, car les vieux vous diront qu’il y avait encore des saisons, en ce temps-là, et chacun sait qu’il n’y en a plus depuis la grande guerre, comme si les bouleversements terrestres avaient eu leur répercussion dans le ciel [Ch. F. Ramuz, Vendanges, 1927, pp. 4-5]
Ce passage suggère d’une part que le mot était sans doute connu au-delà du littoral neuchâtelois (Ramuz a grandi dans le canton de Vaud), d’autre part qu’il était déjà perçu comme vieilli il y a un siècle.
Les archives numérisées de la presse romande permettent de dater à quelle époque, précisément, l’expression a disparu pour être supplantée définitivement par le terme plus neutre de « vacances d’automne ».

Ce que montre ce graphique, c’est qu’à la différence d’autres alternances lexicales étudiées — comme costume de bain et maillot de bain —, l’expression vacances de vendanges n’a jamais occupé une position dominante dans les usages. L’expression apparaît épisodiquement dans la presse dès la seconde moitié du XIXᵉ siècle, mais elle reste marginale et décline rapidement au profit de vacances d’automne, déjà majoritaire.
Deux explications, sans doute complémentaires, peuvent être avancées. D’une part, le tour vacances de vendanges était probablement déjà vieilli lorsqu’il apparaît dans la presse: il s’agit d’une survivance d’un usage oral ancien, rendu obsolète par la modernisation du calendrier scolaire. D’autre part, il est possible que l’expression ne se soit jamais vraiment imposée face à vacances d’automne. Dans une Suisse où la scolarisation obligatoire ne s’est généralisée qu’à la fin du XIXᵉ siècle, le découpage de l’année scolaire n’était pas encore uniformisé, et les congés liés aux travaux agricoles pouvaient exister localement sans donner lieu à une appellation fixe.
Autrement dit, le déclin de vacances de vendanges n’est pas celui d’un mot jadis florissant, mais plutôt la trace d’un archaïsme lexical rattaché à un monde rural déjà en train de s’effacer au moment même où l’école se structure à l’échelle nationale.
Un reportage de l’émission Un jour, une heure, diffusé le 27 octobre 1974 et consacré à cette question dans le canton de Neuchâtel, en offre un témoignage saisissant — bien qu’il soit, curieusement, dépourvu de commentaire.
Vacances de Toussaint: les cantons de la tradition
Dans les cantons de Fribourg et du Valais, de tradition catholique, c’était la religion qui structurait autrefois le calendrier scolaire. Les périodes de congé étaient fixées en fonction des grandes fêtes liturgiques, qui rythmaient la vie collective et marquaient le passage des saisons. On parlait ainsi de vacances de Toussaint, directement liées à la fête du 1ᵉʳ novembre, jour consacré à la mémoire des saints et, dans la pratique populaire, à la visite des cimetières et au rassemblement des familles.

Derrière cette apparente synonymie se cache pourtant un véritable clivage générationnel: nos données indiquent qu’au fil du temps, même dans ces régions historiquement catholiques, l’expression vacances de Toussaint tend à s’effacer au profit de la forme neutre vacances d’automne.
Sur le graphique ci-dessus (Figure 03), on voit nettement ce glissement générationnel. La probabilité d’utiliser l’expression vacances de Toussaint augmente avec l’âge: les plus jeunes privilégient très largement la forme vacances d’automne, tandis que les locuteurs plus âgés conservent davantage la dénomination traditionnelle. La tendance est la même dans les deux cantons, même si le recul de vacances de Toussaint est un peu plus marqué en Valais qu’à Fribourg.
Autrement dit, les jeunes générations ne reprennent plus la terminologie héritée de la tradition religieuse, mais s’alignent sur le modèle national. Ce basculement confirme que la référence religieuse, autrefois centrale dans la désignation des congés scolaires, s’efface progressivement au profit d’une appellation neutre et administrative.
Vacances d’automne: la neutralité administrative
Ailleurs — dans les cantons de Vaud, du Jura, de Neuchâtel et la partie romande de Berne —, la forme vacances d’automne s’est imposée sans réelle concurrence. Ce choix lexical, qui reflète la sécularisation progressive du calendrier scolaire, reflète surtout la montée en puissance des autorités cantonales dans la gestion de l’école.
Au tournant du XXᵉ siècle, l’enseignement s’uniformise, les programmes se centralisent, et le découpage de l’année obéit de plus en plus à des considérations administratives ou climatiques plutôt qu’à la liturgie ou aux rythmes agricoles. L’expression vacances d’automne, d’apparence neutre, devient le marqueur d’une école laïque, moderne, rationnelle — celle d’un État qui se substitue à l’Église et à la communauté dans l’organisation du temps collectif.
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Le canton du Jura illustre bien ce basculement. Bien que fortement ancré dans la tradition catholique, il a adopté lui aussi la désignation vacances d’automne, probablement sous l’influence de ses voisins protestants, Neuchâtel et Berne. Ce glissement montre que la langue scolaire s’est adaptée aux nouvelles frontières politiques et aux échanges intercantonaux, davantage qu’aux appartenances confessionnelles.
Le mot de la fin: religion, administration et mémoire
Ce petit patchwork lexical est tout sauf anodin. Il dit à sa manière l’histoire des liens entre la terre, la foi et l’État, et la manière dont chacun a, tour à tour, façonné notre rapport au temps.
- La Toussaint continue de structurer le calendrier là où la tradition catholique reste vivace, notamment dans les cantons de Fribourg ou du Valais. Son empreinte s’atténue toutefois d’année en année.
- L’expression vacances de patate, à Genève, rappelle quant à elle la survivance d’un vocabulaire rural dans un environnement urbain et administratif: un mot d’autrefois, devenu emblème d’une identité locale.
- Enfin, vacances d’automne, sobre et administrative, s’est imposée comme la norme partagée, traduisant la sécularisation des institutions, la circulation accrue des modèles linguistiques et la recherche d’un langage commun à l’échelle du pays.
Ces appellations racontent donc beaucoup plus qu’une simple pause dans le calendrier scolaire: elles traduisent la mémoire vivante des sociétés romandes, leurs transformations culturelles et leur rapport au temps — entre la terre, le ciel et l’État.
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