La Saint-Nicolas, cette fête aux mille lumières, souffle un vent de traditions ancestrales sur l’Europe de l’Ouest. Chaque 6 décembre, des défilés et spectacles célèbrent Saint Nicolas de Myre, un évêque du IVe s. dont la générosité et les miracles lui ont valu d’être considéré comme le protecteur des enfants. C’est un peu l’ancêtre de notre Père Noël moderne! Et d’ailleurs à ses côtés, on retrouve le fameux Père Fouettard, figure sombre mais incontournable, chargé de rappeler les enfants à l’ordre et de leur inculquer une leçon de vertu…
Mais au-delà des légendes, c’est souvent dans nos boulangeries que ces festivités laissent leur empreinte la plus marquante: petits délices sucrés, dont les emblématiques figurines briochées, prennent le devant de la scène. Et chaque année, les dénominations de ces viennoiseries déclenchent des débats sans fin sur les réseaux sociaux…
En France
Dans l’est de la France notamment, on observe une véritable fracture linguistique entre les habitants du Haut-Rhin et leur mannala et ceux du Bas-Rhin avec leurs männele.
Un débat qui existe déjà en alsacien, où Mann- signifie « homme » et le suffixe -le /-la fait référence au caractère « réduit » de la figurine.
Ailleurs, il existe des dizaines d’autres variantes, selon que la viennoiserie dispose ou non de bras: jean-bonhomme en Haute-Saône, petit Saint-Nicolas en Lorraine, coquille dans le Nord, coualé ou cugnole dans les Vosges, etc. En fait chaque région a adapté le nom de la viennoiserie selon son histoire et ses traditions, comme on l’expliquait ici.
En Suisse romande
En Suisse romande, il y a aussi un débat sur la dénomination de ces petites viennoiseries, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous:

Dans les cantons de Genève, de Vaud et du Valais, c’est la variante « bonhomme de pâte », voire « bonhomme en pâte », qui est le plus souvent employée. C’est d’ailleurs cette dernière qu’on retrouve sur les étiquettes des boulangeries, ou sur les sachets qui enveloppent la viennoiserie dans les supermarchés.
Dans le canton du Jura, comme dans les districts francophones de Berne et les districts bilingues du canton de Fribourg, les sondages font apparaître que les locaux privilégient la forme « grittibenz ». De part et d’autres du lac de Neuchâtel, sur le littoral de Boudry jusqu’à Estavayer-le-lac en passant par Saint-Blaise et Cudrefin, on utilise l’une et l’autre variantes, presque indifféremment.
Etymologie: grittibenz est un emprunt aux dialectes suisse-allémaniques. Morphologiquement, on peut déceler deux éléments dans Grittibänz (ainsi orthographié dans la langue d’origine). Gritti-, un mot qui fait référence à vieil homme, généralement frêle, qui marche les jambes écartées (d’où le lien avec le verbe gritten, signifiant « écarter les jambes », comme le rappelle l’Idiotikon); et Bänz (ou Benz) est une forme abrégée du prénom Benedikt (« Benoît » en français), un prénom naguère si souvent donné aux garçons qu’il est couramment utilisé comme synonyme de « homme ».
La carte montre donc que si l’utilisation du mot grittibenz est moins répandue que celle de « bonhomme de pâte » en Suisse romande, elle semble toutefois gagner du terrain, notamment dans les cantons de l’Arc jurassien et de Fribourg, où l’influence linguistique suisse-allemande se fait sentir plus qu’ailleurs.
Depuis quand?
Dans la partie francophone de la Suisse, la confection de ces bonshommes n’est sans doute pas aussi ancienne qu’en Suisse allemande (le blog du Patrimoine culinaire de la Suisse signale que la tradition est déjà conue au XVIe s. outre-Sarine), mais en tout cas pas si récente que l’affirment certaines sources pourtant sérieuses, qui font remonter la diffusion de la tradition aux années 1950 (voir l’article du blog précité) ou 1970 (voir cet article du Glossaire des patois de la suisse romande).
La consultation des archives de presse en ligne, via la plateforme e-newspaperarchives.ch, permet en effet de trouver les premières attestations de « bonhomme de pâte » à la toute fin du XIXe s.:
Chaque enfant, en entrant dans la salle, recevait un billet de tombola qu’il échangeait peu après contre un charmant objet ; puis vinrent des distributions de sirops, de bonshommes de pâte, de taquets à surprise, d’oranges, etc. [Le National suisse, vol. 34, n°303, 24 décembre 1889]
Celle de « grittibänz » est à peine plus tardive: elle apparaît dans une chronique locale de la Tribune de Genève, qui annonce le groupement annuel d’une société de Soleurois dans un hôtel de la ville, à l’occasion de la Saint Nicolas:
Le dimanche après-midi à 3 h, fête familière avec productions diverses, Grittibenz, etc. suivie le soir par une sauterie [La Tribune de Genève, vol. 21, n°287, 5 décembre 1899]
Le graphique ci-dessous montre le nombre d’occurrences dans la presse francophone de Suisse par décennie, relativisé par rapport au nombre d’attestations du mot « est » (choisi car sa fréquence est jugée constante d’une décennie à l’autre, et qu’il permet ainsi de se faire une idée du nombre total de mots présent dans la presse par décennie).

On voit ainsi que les deux variantes sont employées aussi souvent l’une que l’autre tout au long du XXe s… du moins jusque dans les années 1990. Après cette date, c’est la forme française qui devance l’emprunt au suisse allemand.
Ces données sont en partie contradictoire avec l’hypothèse d’une dérégionalisation en cours, que nous avons formulée à la suite de la lecture de la carte ci-dessus. Il est aussi possible que les journalistes répugnent à employer un mot suisse-allemand dans leurs textes en français, et qu’ils privilégient la variante française « bonhomme de/en pâte ».
Quant au pic d’occurrences qu’on observe à partir des années 1940-1950, il va de paire avec le constat établi par le blog du Patrimoine culinaire de la Suisse, qui signale que la consommation de viennoiseries en forme de bonhomme se généralise en Suisse romande à partir de cette période.
Le mot de la fin
Alors, bonhomme de pâte ou grittibenz? Qu’importe le nom, pourvu que la gourmandise nous réunisse autour de cette douceur festive. Nature, saupoudrée de sucre, ou garnie de raisins secs ou de pépites de chocolat… Chacun a sa version préférée. Une tradition à savourer… avec ou sans débat linguistique !
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