Les rives du lac de Neuchâtel sont tellement ancrées dans le quotidien des Neuchâtelois qu’elles en sont devenues un véritable symbole local. Que ce soit pour profiter d’une grillade en plein air, savourer une glace les pieds dans l’eau ou se rafraîchir lors d’une baignade estivale, les habitants se retrouvent invariablement au même endroit: non pas au bord du lac, comme le dirait n’importe quel francophone, mais au bordu.
Les indices qui permettent de rendre compte de la vitalité de cette expression sont multiples. Sur Instagram, on dénombre plus ou moins 4000 entrées du hashtag #bordu. L’expression est même assez célèbre pour s’afficher sur des supports publicitaires, comme sur cette caisse à vélo jaune, d’une célèbre marque de bière suisse:

On aurait On aurait aussi pu parler de ces enseignes de buvette, mais aussi des boissons alcoolisées, qui se déclinent en bières (la bordu) ou en vin (bordu – œil-de-perdrix).
D’où ça vient ?
Le mot bordu n’est répertorié dans aucun dictionnaire papier. Il figure seulement dans le Wiktionnaire. L’article, qui semble avoir été créé en 2010, signale que le mot est une forme raccourcie de la locution « bord du lac », mais ne nous dit guère rien de plus.
Etymologiquement, bordu est bien une forme réduite de « bord du lac ». En linguistique, on dit que le mot résulte de la combinaison de deux mécanismes d’évolution: l’univerbation (processus par lequel une expression figée est condensée en un mot simple) de la locution « bord du lac », puis l’apocope (processus qui décrit la chute d’un ou plusieurs sons à la fin d’un mot).
Une recherche dans les archives de la presse romande nous permet d’aller plus loin, et de faire remonter la date de première attestation de la forme « bordu » au mois de juillet 1963. Elle figure dans les pages du feu journal neuchâtelois L’Express, dans une chronique intitulée ‘au bordu’. Un certain Olive y fait état d’un moment passé au « bordu », gâché par la présence de « transistors » et de gamins qui « grognent », au grand dam des badauds.
Pis, ailleurs, ça commence a être tout plein de déblayures, et pis là où y a personne c’est des travaux. Pis alors, aller là au bordu, y en a qu’ont des transistors, ça fait un t’ces pétards on sait pus où es-tu , et pis quand on croit d’êt’e tranquille , c’est l’gamin qui grogne, ou ben la belle-fille qui bringue. ‘Lors mince I Adieu ch’t’ai vu! [source]
L’écriture du texte, qui fait usage de nombreux trucages orthographiques et de régionalismes romands emblématiques, nous laisse penser que le mot bordu relève alors d’un registre relativement familier, et qu’il est employé pour « faire local ».
Au cours des deux décennies qui suivent, les attestations qu’on trouve de « bordu » sont toutes référencées dans la presse neuchâteloise et jurassienne. Elles restent toutefois plutôt rares, et toujours encadrées de guillemets. Cet état de fait signale que l’expression est perçue comme régionale, et que son usage demeure peu intégré dans la norme linguistique du français écrit.
A partir de la fin des années 1980, le nombre d’occurrences explose, en raison de la parution d’une chronique hebdomadaire dans le Journal du Jura, chronique qui s’intitule… « au ‘bordu’ lac ». Elle est signée par un Neuvevillois prénommé Henri Frei, qui a passé sa jeunesse au « bordu », et qui évoque ses souvenirs de jeunesse en ces lieux [source].
Dès les années 2000, le mot commence à apparaître dans la presse (toujours exclusivement jurassienne) sans guillemets, ce qui signale qu’il n’est plus perçu comme un tour uniquement familier.
Les linguistes enquêtent
Dans une enquête administrée en 2023, dans le cadre de la campagne Français de Nos Régions, nous avons cherché à en savoir plus sur la vitalité du mot bordu, et sa géographie. Pour ce faire, nous avons demandé à des francophones de Belgique, de France et de Suisse s’ils connaissaient et employaient la forme bordu pour parler du « bord du lac ». Au total, plus de 20.000 internautes ont répondu aux questions de la 18e édition de notre sondage. Un peu moins de 800 d’entre eux étaient originaires de Suisse romande.
Quel français régional parlez-vous? Les cartes commentées dans ce billet sont issues de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires.
En nous basant sur le code postal de la localité où les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons comptabilisé le nombre de réponses positives et de réponses négatives à la question « Dans la vie de tous les jours, utilisez-vous le mot ‘bordu’ pour parler du bord d’un lac? ». Sur cette base, nous calculé ensuite le pourcentage d’utilisation de « bordu » pour chacun des districts de Suisse romande, et représenté les données sur un fond de carte. Un algorithme statistique d’interpolation spatiale a enfin été utilisé pour colorier l’espace entre les points de la carte, et créé l’effet de dégradé entre les zones.

Au total, 381 internautes ont déclaré employer le mot, ce qui représente en moyenne, 32% des répondants établis en Suisse. Ce pourcentage ne veut pas dire grand-chose, car il masque une certaines variation inter- et intra-cantonale, comme on peut le lire sur la carte ci-dessus. Dans le canton de Neuchâtel et de la Neuveville, les valeurs avoisinnent les 100%, ce qui signifie que tous les sondés, ou presque, ont déclaré employer le mot. Dans les cantons de Vaud, les pourcentages atteignent en moyenne 63%, alors que dans les cantons de Fribourg, du Jura et du Valais, les pourcentages oscillent entre 30% et 40%.
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Comment expliquer de tels résultats ? Il est clair que la variante bordu est surtout employée parce ceux qui fréquentent les lacs de Neuchâtel et de Bienne. Quant à la fréquence dans le canton de Vaud, elle s’explique sans doute en raison de la proximité phonique avec une autre forme locale, bordul (v. infra). Dans les autres cantons, la vitalité de bordu est plus surprenante. Comment un mot neuchâtelois a pu se retrouver employer dans ces régions ?
Pour mieux comprendre cette diffusion et vérifier si d’autres facteurs, pourraient expliquer cette répartition, notamment l’âge des participants, nous avons conduit une analyse de régression logistique, en prenant l’emploi de l’expression (employé/non employé) comme variable dépendante, ainsi que l’âge et le canton comme variables indépendantes. Les résultats de cette analyse sont illustrés à la figure 02.

On peut voir sur l’axe horizontal du graphique les données relatives à l’âge des participants. Sur l’axe vertical, les valeurs indiquent la probabilité que les participants répondent positivement à la question « Dans la vie de tous les jours, utilisez-vous le mot ‘bordu’ pour parler du bord d’un lac? », avec 0 = la probabilité est nulle; 1 = la probabilité est élevée. Ainsi, les courbes, dont les couleurs changent en fonction des cantons, nous montrent que partout en Suisse, plus les participants sont âgés, moins ils ont de chance d’utiliser le mot bordu. A l’inverse, on peut voir sur le graphique que plus les participants sont jeunes, plus la probabilité qu’ils connaissent le mot est élevé. Dans ce paysage, seul le canton de Neuchâtel ne suit pas cette tendance. D’après les données, il ressort que le fait de connaître ou non le mot bordu ne change pas avec l’âge: la courbe reste stable d’une génération à l’autre.
En somme, le graphique met en évidence un changement en cours dans l’utilisation du mot bordu. Sous l’influence des locuteurs les plus jeunes, notamment en dehors de Neuchâtel, ce terme commence à se diffuser en dehors de sa région d’origine. Ce phénomène illustre parfaitement le rôle des jeunes dans les dynamiques de changement linguistique: en adoptant et en propageant de nouveaux usages, ils participent activement à la dérégionalisation de bordu. Ainsi, le mot s’intègre progressivement dans le français de Suisse romande, perdant son statut de régionalisme neuchâtelois pour être utilisé dans d’autres cantons, et devenir pan-romand.
En Lémanie
Enfin si vous vous avisez de vous rendre sur les bords de l’autre grand lac de de Romandie (le lac Léman), et que vous voulez passer pour un local, prenez garde à ne pas dire bordu, mais bordul, en faisant bien entendre le « l ». A Genève comme à Lausanne, on ne dit pas bordu mais bordul. La Figure 03, générée à partir du même sondage que la question qui a permis de réaliser les figures 01 et 02, confirme cet état de fait:

Elle laisse néanmoins penser que la variante bordul est nettement moins fréquente et largement moins répandue que la variante neuchâteloise. Une recherche dans les archives de presse nous montre que la forme n’a pas percé à l’écrit, et qu’elle reste donc cantonnée à des usages plutôt informels. Est-ce la raison pour laquelle elle est moins répandue dans l’enquête? Les occurrences que l’on trouve sur le web, notamment sur les réseaux sociaux, ne laissaient pas présager une telle différence.
Notons que la variante donne aussi son nom à des buvettes et autres marchands de glace qui s’agencent le long du lac Léman.
Dis voir!
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