En Suisse romande, les termes employés pour désigner le dispositif de signalisation lumineuse qui indique un changement de direction sur les véhicules motorisés varient d’une personne à l’autre. Faites le test et demandez autour de vous si, au volant, pour doubler, changer de voie ou bifurquer sur une autre route, on actionne plutôt un signofil, un clignoteur, un clignotant, ou si l’on fait plutôt référence à une flèche. La réponse – vous le verrez – dépend de plusieurs facteurs, notamment de la région d’origine de la personne, et accessoirement de son âge. Et si chaque terme a sa répartition propre dans l’espace géographique et social, c’est parce que chaque terme a sa propre histoire, modelée par les effets de modes impulsés par les centres urbains et les réseaux de communication. On fait le point dans ce billet, graphiques à l’appui…
Flashback
Au début de l’ère automobile, les conducteurs signalaient leur changement de direction comme on le fait encore parfois sur un vélo: en tendant le bras. Avec l’arrivée des voitures à carrosserie fermée, ce geste est devenu impraticable. C’est dans ce contexte, soit vers 1900, qu’on a commencé à équiper les autos de petites tiges, qui prenaient la forme de flèches et qui se déployaient à l’horizontale pour indiquer la direction souhaitée, comme on peut le voir dans la vidéo ci-dessous.
Petit à petit, ces dispositifs sont remplacés par des systèmes lumineux plus discrets, avant de prendre dans les années 1960 la forme de boitiers clignotants qu’ils ont encore aujourd’hui.
Nommer la nouveauté
Quand on consulte les sources écrites de l’époque, on trouve les premières mentions de ces dispositifs dans la presse autour des années 1920, juste avant qu’ils ne deviennent obligatoires. Ces dispositifs sont alors répertoriés sous l’appellation « flèche de direction ».
Qui n’a pas sa flèche? Pour obvier aux inconvénients dus à la circulation intense de la ville de Berne, les autorités de police ont décidé, à titre d’essai et dès le 27 octobre, de faire fixer à de nombreux taxis et camions, une « flèche de direction« . Cette flèche mobile est rouge. Elle est fixée à la portée du chauffeur, qui la dirige à gauche lorsqu’il veut aller à gauche, ou à droite, dans le cas contraire. La pointe en bas signifie droit en avant. En cas de réussite de cette innovation, la « flèche de direction » sera rendue obligatoire. D’autre part, les agents de police postés aux principaux carrefours seront munis d’un bâton blanc. [La Suisse, n°301, 27 octobre 1920]
La première attestation de la forme « signofil » apparaît cinq ans plus tard, dans les pages de La Suisse libérale. Au sein d’une série d’annonces décrivant les stands que l’on peut trouver au Comptoir de Neuchâtel de l’Industrie du Commerce (sans doute une foire qui a eu lieu du 9 au 15 avril de cette même année, au Collège de la Promenade, dans la ville de Neuchâtel), on trouve le texte suivant:
La Maison Vve A. KUFFER, Entreprise générale d’installation [sic] électriques à Neuchâtel, s’est toujours fait un devoir d’offrir au public des articles de première qualité à des prix très avantageux. C’est pour cette raison que cette Maison s’est assurée la représentation exclusive de l’Aspirateur de poussière « Royal » du « Signofil » lumineux appareil de signalisation pour automobile, le seul efficace de la réclame lumineuse « Peria » et de la « Wireless », pièces détachées pour T. S. F. Tous ces appareils sont exposés dans la salle n°13, où démonstration en est faite [La Suisse libérale, vol. 61, n° 83, 9 avril 1925]
Le contexte de cette première occurrence est crucial pour comprendre l’origine du mot signofil. Dans l’extrait rapporté, « Signofil » est écrit avec une majuscule, ce qui suggère qu’il s’agit d’un nom de marque. Il figure en outre parmi une liste de produits commercialisés par la Maison Vve A. KUFFER, une entreprise spécialisée dans les installations électriques. Cela laisse penser que le nom de signofil a été utilisé pour dénommer les premiers dispositifs lumineux de changement de direction commercialisés en Suisse. La mention d’une exclusivité dans la vente de cet appareil indique par ailleurs que le Signofil occupait une position unique sur le marché, sans concurrence directe. Cette situation a favorisé l’établissement de « Signofil » comme un nom de marque associé à un dispositif spécifique de signalisation lumineuse pour automobile, et c’est ainsi que le mot a fini par devenir un terme générique.
Antonomase: en linguistique, le mot antonomase désigne ce processus par lequel un nom propre, comme celui d’une marque, devient un nom commun en raison de son usage généralisé.
Un peu plus d’une décennie plus tard, à partir des années 1930, signofil commence à apparaître sous d’autres formes orthographiques.
On trouve d’abord, en 1937, une première attestation de « signophile », où la graphie savante –ph– s’explique par l’analogie avec des mots d’origine grecque qui se terminent par le suffixe -phile (du grec ancien phílos: « ami, personne qui aime », utilisé pour former un substantif désignant une personne passionnée, amie de, ou amatrice de…), à l’instar de bibliophile, cinéphile ou encore francophile.
A quoi servent les signophiles? Lundi matin, peu après 9 heures, un singulier accident d’automobile est survenu à l’avenue du Midi, à Fribourg, devant le pâté des maisons Hogg-Mons. Un automobiliste, M. Bapst, boucher aux Daillettes, qui avait garé sa machine à gauche, pour aller chez un coiffeur, voulut retraverser la chaussée avec son véhicule à sa sortie de chez le Figaro. Comme le conducteur avait oublié d’utiliser son signophile, une automobile survint, pilotée par son propriétaire, M. Podhon, négociant à Bulle, et heurta violemment l’arrière de la machine de M. Bapst. Les deux autos firent un tête-à-queue complet et se heurtèrent à nouveau sur le trottoir opposé de l’avenue. [La Gruyère, 1er juillet 1937]
Un an plus tard apparaît une graphie plus proche de celle d’origine, avec un -e final, sous l’influence du mot « file »:
Le chauffeur, un nommé Féraud, a reçu en pleine figure, vers le milieu du Bourg, en face de la maison appartenant à Mme Vve Pierroz et à M. Arlettaz, une casquette lancée par un gamin de 4 ans. Troublé pendant un instant, le conducteur laissa son véhicule aller vers la droite où il vint effleurer le trottoir, sans toutefois monter dessus. Malheureusement, la boîte du signofile atteignit une jeune fille, Mlle Louisa Pierroz, qui promenait dans ses bras un bébé de 6 mois, Jeanne Abbet. Sous la douleur, Mlle Pierroz lâcha son précieux fardeau qui tomba sur le sol [Le confédéré, vol. 78, n°93, 12 août 1938]
Ces libertés dans la graphie, la réinterprétation étymologique du suffixe, tout comme l’absence de majuscule et de guillemets, sont autant de preuves que les usagers ne savaient pas que signofil était originellement un nom de marque. On peut donc conclure qu’à cette époque déjà, le terme avait perdu son statut de nom propre.
L’influence du français de France
À partir du milieu des années 1930, une autre variante, clignoteur, fait son entrée dans le lexique du français de Suisse romande. Importée dans la Confédération sous l’influence probable du français de France, cette nouvelle appellation semble avoir été perçue comme plus prestigieuse, au point de supplanter progressivement flèche de direction et signofil (et variantes) dans la presse romande. La Figure 01 illustre cette évolution dans le temps:

En observant la distribution de ces trois termes dans la presse, on peut noter que flèche de direction et signofile dominent sans partage dans les années 1920, mais dès les années 1930, l’usage de clignoteur s’immisce, avant de s’imposer définitivement, ce qui a pour conséquence d’éclipser les autres variantes à partir des années 1950.
Les préférences régionales aujourd’hui
De récents sondages montrent que les préférences linguistiques des Romands ne sont pas uniformes. Des usages cantonaux bien distincts se sont installés pour désigner ce dispositif au XXIe s. Dans une enquête menée en 2016, à laquelle un peu plus de 6.000 Romands ont pris part, nous avons posé la question suivante: « En voiture, lorsqu’on s’apprête à tourner à gauche ou à droite, on met son… ». L’énoncé était suivi de quatre choix de réponses: (i) clignotant, (ii) clignoteur, (iii) signofil, (iv) autre (précisez).
>> Quel français régional parlez-vous? Faites entendre votre voix en participant vous aussi à l’enquête!
En nous basant sur le code postal de la localité où les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons dénombré le nombre de réponses pour chaque district en Suisse. Nous avons ensuite calculé pour chaque point du réseau le pourcentage de chacune des réponses proposées, et avons finalement retenu pour chaque point la réponse qui avait reçu le pourcentage le plus haut. Enfin, nous avons appliqué une méthode statistique spéciale pour interpoler l’espace entre les points du fond de carte.
Comme l’illustre la Figure 02, les préférences varient selon les cantons, voire selon les districts:

Dans l’Arc jurassien (incluant une bonne partir du Jura, Neuchâtel et certaines parties du canton de Berne), c’est la variante clignoteur qui est privilégiée, vraisemblablement en raison de l’influence de Neuchâtel, qui a dû jouer un rôle de centre de diffusion de ce terme.
Le saviez-vous? En Belgique, la variante clignoteur est également en circulation. Cette variante est la première attestée en France, mais elle y désormais inusitée, et les Français ne comprennent que la forme clignotant. Au Québec, on parle de clignotant (sous l’infuence du français hexagonal) ou de flasheur, un calque de l’anglais flasher!
En revanche, dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais, c’est signofil qui reste en usage. Ces cantons semblent avoir décidé de maintenir cet ancien terme, qui s’est perpétué par attachement régional, témoignant d’une forme d’identité propre. La diversité des centres urbains, comme Lausanne ou Sion, et la distance par rapport aux autres influences semblent avoir contribué à ce maintien de la tradition.
À Genève et dans le district de Porrentruy, c’est une troisième variante qui a pris le dessus: clignotant. Cette appellation est également en usage en France et a franchi la frontière, s’imposant dans les usages quotidiens. Genève, centre urbain majeur et fortement connecté au réseau transfrontalier, a sans doute facilité cette adoption.
Sur la carte, nous avons également fait figurer les districts d’origine des 50 participants qui ont suggéré la variante flèche (de direction) dans la rubrique « autre » des options de réponse. On peut voir que le terme reste en usage surtout du côté de l’Arc jurassien, et qu’il demeure inconnu à Fribourg et dans le Valais.
Une évolution linguistique complexe
Comment interpréter ces résultats? Plusieurs indices laissent penser que le scénario historique a été le suivant: les premiers dispositifs lumineux sont apparus sur les voitures au début du XXe siècle sous le nom de flèche de direction, puis sous le nom de marque de Signofil (sans -e et avec une majuscule). Dix ans plus tard, vers 1935, le terme clignoteur arrive en Suisse, sous l’influence du français de France. Senti comme plus prestigieux, il est adopté par la presse romande et supplante progressivement signofile ainsi que flèche de direction. Ce dernier n’avait plus vraiment de raison d’être, les dispositifs n’ayant plus l’allure de flèches.
LIRE AUSSI >> Faire un tour au bordu
Cependant, la Suisse romande n’a pas adopté immédiatement l’autre terme en usage en France, à savoir clignotant. Ce terme finira pourtant par s’installer dans certaines régions, notamment à Genève et dans le Jura, dès le début du XXIe siècle. Les deux autres variantes ont fini par se répartir géographiquement: clignoteur s’est imposé dans l’Arc jurassien, signofile dans les cantons du centre de la Suisse romande, et clignotant à Genève et dans certaines zones frontalières.
Au final, ces différences montrent la richesse du français régional en Suisse et illustrent comment des termes issus d’innovations technologiques peuvent évoluer différemment en fonction des régions, des influences culturelles et des préférences locales. L’existence de centres urbains comme Genève, Lausanne, ou Neuchâtel joue un rôle clé dans la diffusion des variantes et dans la manière dont les pratiques linguistiques se fixent dans l’usage quotidien.
Dis voir!
Avez-vous testé notre application mobile? L’application Dis voir est téléchargeable gratuitement et dès aujourd’hui sur l’Apple Store et Google play. N’hésitez pas à la tester, vous pouvez enregistrer votre voix et contribuer à la création d’un atlas sonore du français tout en vous amusant! Sinon vous pouvez nous retrouver sur les réseaux sociaux, pour d’autres contenus inédits. On est sur Facebook, Instagram, Threads ou encore X!