Chaque année, Le Petit Robert enrichit la langue française en accueillant de nouveaux mots et expressions reflétant l’évolution de nos sociétés, de nos technologies et de nos pratiques culturelles. L’édition 2026 ne fait pas exception, avec plus de 150 ajouts, allant des domaines de l’intelligence artificielle (hypertrucage, prompter), de la santé (neurodiversité, périménopause) ou encore des dynamiques sociales (démission silencieuse, justice restaurative). À côté de ces termes du français de référence, l’ouvrage accorde une place marquée aux régionalismes. Que nous réserve ce nouveau cru?
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Cette année, l’équipe éditoriale a sollicité le Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’université de Neuchâtel pour l’accompagner dans sa sélection. Une liste d’une dizaine de termes a été soumise à la rédaction.
À l’instar des propositions faites par d’anciens conseillers comme Ernest Schüle à la fin des années 1970 ou André Thibault quelques décennies plus tard, cette sélection s’appuie sur les matériaux patiemment récoltés au fil des ans par le Centre, à travers des enquêtes permettant d’évaluer la vitalité et l’aire d’extension de dizaines de régionalismes romands.
Parmi les termes proposés figuraient aussi bourbine, bancomat, frouze, ainsi que bordu, clopet, sagex et signofile. Ils n’ont pas été retenus cette année, mais pourraient bien apparaître dans de futures éditions… Deux seulement ont trouvé leur place dans le millésime 2026.
Carac
On avait consacré à ce terme un long billet détaillé. Il faut dire que le carac, cette petite tartelette au chocolat surmontée d’un glaçage vert vif et d’une pastille de chocolat dur, est une véritable star des vitrines de boulangerie en Suisse romande, où il est largement répandu. On ne peut donc que se réjouir de le voir enfin figurer dans les pages de ce grand dictionnaire.

Sur le plan géographique, les données de notre dernière enquête confirment que le mot est largement méconnu en France voisine, où il n’évoque rien pour la majorité des locuteurs. En Suisse romande, en revanche, sa diffusion est remarquable: le mot carac est attesté dans toutes les régions, avec une vitalité stable et un ancrage culturel fort, quel que soit le canton ou le district considéré.
Linge
En France, le mot linge est connu et employé pour désigner l’ensemble des pièces de tissu utilisées dans la vie quotidienne, en particulier celles liées à l’hygiène corporelle, à la literie ou à l’habillement, lorsqu’elles sont destinées à être lavées ou entretenues.
Grammaticalement, en France, linge est un mot qu’on dit « massif » (ou non comptable), qui désigne globalement ce qui doit être lavé, plié ou rangé. On dira: Je dois faire une lessive, le panier est plein de linge.
Massif vs comptable, késako? Un nom massif (ou non comptable) désigne une matière ou un ensemble flou: on dit du sable, du lait, du pain. Impossible de les compter sans les transformer (un grain de sable, une goutte de lait…). Un nom comptable, lui, désigne des unités distinctes: un biscuit, trois pommes.
En Suisse romande, ces usages sont connus. Mais le mot linge peut aussi être employé comme un nom dit « comptable »: on parle d’un linge, ou de deux linges, pour désigner ce que les Français appellent une serviette de bain ou de toilette. À la piscine, un parent dira à son enfant: N’oublie pas ton linge! en parlant de la pièce de tissu éponge qu’il utilise pour se sécher. Cet emploi, bien ancré dans l’usage quotidien, surprend souvent les Français, qui l’associent plutôt à un ensemble indéfini de vêtements ou de draps.

Cet enrichissement helvétique est le bienvenu: il vient corriger un déséquilibre ancien, puisque le mot essuie – pendant belge du linge suisse et de la serviette française – figurait déjà depuis plusieurs années dans les pages du grand dictionnaire (en Belgique, on se sèche avec un essuie!). Il était temps que la Suisse romande voie à son tour l’un de ses mots emblématiques reconnu dans ce monument de la langue française.
Francophones hors de France: que peut-on attendre des dictionnaires ?
Pas une reconnaissance de façade, ni un clin d’œil exotique. Mais une prise en compte sérieuse des usages établis hors de l’Hexagone, lorsque ceux-ci sont stables, partagés et documentés. Loin de menacer l’unité de la langue, cette ouverture reflète ce qu’est le français aujourd’hui: une langue aux centres multiples, façonnée par des locuteurs ancrés dans des réalités diverses. Les dictionnaires qui l’intègrent ne s’éloignent pas de la norme: ils en élargissent les contours.
La presse en parle ! L’entrée des mots carac et linge dans Le Petit Robert 2026 a été largement relayée par la presse romande: Le Nouvelliste, Le Matin, 20 minutes, ArcInfo, Blick, la Tribune de Genève et 24 heures en ont parlé. Une reconnaissance médiatique qui souligne l’importance de valoriser les usages du français de Suisse romande. À suivre également: débat sur le sujet dans l’émission Forum (RTS), mardi 20 mai à 18h30.
Avec carac et linge, ce sont donc deux facettes bien vivantes du français de Suisse romande qui entrent dans Le petit Robert. Ce geste symbolique rappelle que la langue française ne se limite pas à l’Hexagone: elle se décline, s’adapte et s’enrichit au contact des usages « périphériques ». En intégrant ces mots au dictionnaire de référence, l’équipe éditioriale reconnait la légitimité d’une diversité francophone trop longtemps marginalisée. Une belle avancée pour une langue en mouvement!
Dis voir!
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