Dans les Alpes romandes, le début de l’été, ne rime pas seulement farniente au bordu (ou au bordul), randonnées et chalets fleuris. Pour les paysans, c’est surtout le temps de l’alpage, ce grand déménagement saisonnier où les vaches quittent la plaine pour passer plusieurs mois à brouter l’herbe rase des hauteurs.
Dans le français des dictionnaires fabriqués à Paris, cette étape de la transhumance prend le nom d’estivage. A l’intérieur de la Suisse romande, on parle couramment d’alpage. Plus l ocalement, en Valais, c’est le terme inalpe (de in et alpe, littéralement « vers l’alpage ») qui s’est imposé. Dans l’Arc jurassien, on parle plutôt d’alpée (forme déverbale construite sur alper), tandis qu’à Fribourg, le français a emprunté au patois le mot poya, apparenté au latin podium, qui signifie « élévation ».
À l’oreille, pas besoin de carte postale: il suffit d’écouter les pâturages. Là-haut, le silence est rythmé par le tintement métallique des objets que les vaches portent autour du cou. Mais ces cloches ne sont pas qu’un son: elles racontent des histoires. Et si l’on tend l’oreille… on découvre qu’en Suisse romande, tout le monde ne dit pas cloche! Preuve que dans les Alpes, même le tintement des vaches a son vocabulaire bien à lui.
Cartographier la variation
Une enquête conduite par Céline Rumpf, assistante doctorante au Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’université de Neuchâtel entre 2023 et 2024, a permis de toucher un peu plus de 3000 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Suisse romande. L’enquête comportait une une question formulée de la façon suivante « Comment appelez-vous cet objet monté sur une courroie, accroché au cou des vaches, qui fait du bruit? ». Aux trois choix de réponses, à savoir « cloche », « sonnette » et « sonnaille », les internautes avaient la possibilité de répondre « autre chose ». Plusieurs dizaines d’entre eux ont profité de l’opportunité et ont proposé les variantes « potet » et « toupin ».
Si vous voulez en savoir plus sur la façon dont les questions ont été posées, vous pouvez lire cet article.
L’ensemble des réponses a ensuite été rassemblée, nettoyée puis associée à une localisation, en l’occurrence le district de de la localité où les témoins ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse. A partir de là, nous avons ensuite effectué quelques comptages: pour chaque district, on a totalisé le nombre de personnes ayant répondu, ainsi que le nombre de réponses enregistrées (une personne pouvant parfois en donner plusieurs). On a identifié ensuite, pour chaque point du réseau ainsi constitué, les réponses les plus fréquentes, et les avons affichées sur un fond de carte la Romandie. Cela nous a permis de faire apparaître les grandes tendances régionales, sans pour autant masquer la diversité sous-jacente. Et voilà comment, à partir de quelques milliers de réponses en ligne, on fait parler les paysages… linguistiques.

La Figure 01 donne à voit la distribution des termes qui permettent de désigner la cloche que portent les vaches à leur cou. La plupart sont des héritages plus ou moins directs des parlers locaux. On observe aussi une tendance nette: le mot cloche, plus générique et plus standard, gagne du terrain dans certaines zones plus urbanisées du domaine francoprovençal, là où les formes locales reculent. Une manière comme une autre de mesurer l’érosion du patrimoine linguistique.
Les sonnettes aux vaches, les cloches à l’église!
Dans les patois ancestraux qu’on parlait encore tous les jours au début du XXe s., les paysans faisaient bien la différence entre les cloches, ces objets qui désignent exclusivement des instrument destinés à marquer les événements humains – messes, enterrements, alertes, etc.) et les objets attachés au cou des bestiaux (vaches, chevaux, bêtes de somme), qui portaient d’autres noms: sonnette, sonnaille, ou encore sonnade, selon les lieux et les vallées.
En Valais, quand les locaux ont abandonné le patois au profit du français, ils ont conservé cette opposition lexicale. Le mot cloche est alors resté réservé aux églises (lieux pourvu d’un clocher), tandis que le mot sonnette a pris le relais des désignations patoises pour les objets du bétail – même dans les vallées où l’on disait auparavant sonnaille ou sonnade.
D’un point de vue étymologique, la distinction est limpide. Le mot cloche descend du bas latin clocca, un terme d’origine probablement celtique, associé au son rituel, sacré, cérémoniel. À l’inverse, sonnette, sonnaille et sonnade appartiennent à la grande famille des mots issus du verbe latin sonare, « faire du bruit, résonner ».
Dans le canton de Fribourg en revanche, c’est le mot sonnaille qui est arrive en tête des sondages. Historiquement, la trajectoire du terme est intéressante. Dérivé sur le verbe sonner avec le suffixe -aille, sonnaille est attesté dans la plupart des dictionnaires du français de référence sans marque régionale [TLFi, Le Grand Robert de la Langue Française], mais acompagné d’exemples tirés d’ouvrages d’auteurs nés en Provence (A. Daudet) ou en Suisse romande (C.-F. Ramuz).
(…) on a entendu que les bêtes s’agitaient, par une sonnaille secouée, une de ces closes qu’elles portent pendues autour du cou à une large courroie de cuir, — en beau bronze, avec des dessins dessus. C.-F. Ramuz, La Grande Peur dans la montagne, xii.
Absent du Dictionnaire suisse romand d’André Thibault, sonnaille figure dans un ouvrage publié 70 ans plus tôt, le Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse romand de William Pierrehumbert. Il ne dispose pas d’une entrée propre, mais on le trouve sous senaille (orthographié avec un seul –n-), avec le sens de « grosse clochette de vache ; sonnette en général ».
Dans les patois galloromans, les équivalent du mot sonnaille sont attestés seulement dans le domaine francoprovençal franco-suisse, ainsi que dans les parlers occitans de Provence (ALF 1506: « clochette des bovins »).
Au sein des cantons de Vaud, de Fribourg et de Genève, mais aussi en Savoie voisine, on retrouve cette alternance dans le timbre de la voyelle initiale: avec [ɔ] comme dans sonnaille; avec [ə] comme dans senaille, prononcé snaille.
Il n’est donc pas impossible que sonnaille constitue un régionalisme de longue date, passé inaperçu dans la lexicographie générale. Quand les Fribourgeois se sont mis à parler français, c’est vraisemblablement cette forme qu’ils ont sélectionnée face à la variante s(e)naille, sans doute en raison de sa plus grande transparence étymologique, sa proximité phonique avec le verbe sonner la rendant immédiatement interprétable. E se non è vero, è ben trovato…
Toupin ou potet
Dans les campagnes d’autrefois, les cloches que l’on attachait au cou des bestiaux n’étaient pas seulement des objets utilitaires: elles portaient des noms différents selon leur forme, leur taille, leur matériau de fabrication ou encore leur usage. Cette diversité lexicale reflète à la fois la richesse des savoir-faire campanaires et l’imaginaire rural qui les entoure.
La carte que nous avons présentée au début de ce billet ne rend pas vraiment justice à la diversité des dénominations qu’il existait dans les patois romands pour désigner les cloches que portent les vaches. Dans un article datant de 1909 (« Les noms romandes des clochettes de vaches« , Bulletin du Glossaire des Patois de la Suisse Romande, pp. 17-25), Louis Gauchat dénombre près d’une quarantaine de termes, selon que l’on tient compte de la forme, de la fonction et du lieu de fabrication de l’objet!
Dans ce contexte, le mot toupin, connu en ancien français pour désigner un pot ou une marmite, a pris dans les patois de Suisse romande un tout autre sens. Et aujourd’hui encore, au sein de certains districts de l’arrière-pays vaudois, il désigne une grosse cloche en acier forgé, bombée en son milieu, au son grave et profond. Le toupin joue souvent le rôle de « bourdon » de tête lors des parades ou des fêtes de désalpe, porté fièrement par la « reine » du troupeau.
Quant au mot potet, dérivé sur le mot pot au moyen du suffixe –et qui marque la petitesse, il n’est apparu qu’à la marge de l’enquête, signalé par quelques dizaines de répondants, principalement originaires de la région du « haut » de Neuchâtel.
Le mot de la fin
Qu’il s’agisse de toupin ou de potet, ces dénominations ne sont pas de simples étiquettes fonctionnelles: elles disent quelque chose de l’attachement des communautés rurales à leurs traditions, à leur environnement sonore et bien entendu à leur langue. D’ailleurs, aujourd’hui, la production actuelle de cloches n’est plus destinée à l’usage agricole, mais à un usage décoratif. Offrir un toupin pour un mariage, collectionner les sonnailles, ou suspendre une vieille cloche à la façade d’un chalet, c’est continuer à faire résonner les vieux mots. C’est entretenir le dialogue entre les bêtes, les hommes… et les montagnes.
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