Comment vous appelez ces petites bouées qu’on enfile aux bras des enfants pour qu’ils ne coulent pas à la première baignade dans le lac? C’est l’une des questions posées dans la dix-huitième enquête de la série Quel français régional parlez-vous?, menée dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions.
Et, une fois encore, les réponses des internautes – près d’un millier – nous ont appris une chose: en Romandie, les petits enfants ne nagent pas tous avec les mêmes mots…

Français de nos Régions (2015–2025).
Un regard sur la carte ci-dessus suffit pour s’en convaincre. Manchons, brassards, flotteurs, ailettes ou encore flügeli. Dans certains cantons, un mot s’impose; ailleurs, plusieurs cohabitent. Des choix de vocabulaire qui se changent au gré des vallées, des lacs… et des habitudes. D’où viennent ces différents termes, et qu’est-ce qu’ils nous disent sur la manière dont le français vit, varie et circule en Suisse romande? On fait le point dans ce nouveau billet, canicule oblige!
Au royaume des manchons
Tout d’abord, il apparaît que le terme manchon domine sans partage dans le Valais, le canton de Fribourg et le canton de Vaud. Il est également connu dans le canton de Neuchâtel, où il est toutefois concurrencé par la variante brassard. Le mot est donc tout à fait dominant dans les usages des Romands, et très enraciné à l’échelle nationale. Dans certains districts, 100 % des répondants ont même déclaré l’employer spontanément, ce qui veut dire que la variante ne connait localement aucune concurrence.
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Cette vitalité pourrait étonner, surtout quand on sait que le mot est tout à fait inconnu en France voisine… Mais cet état de fait est au final pas si surprenante, compte tenu du fait que le terme est utilisé dans la presse de façon spontanée, sans aucun guillemets, ni accompagné d’une glosse signalant qu’en français standard on dit « brassard ». Il s’agit donc d’un régionalisme tout à fait inconscient, et qui n’a jamais été repéré comme tel!
Etymologiquement, manchon n’est pas une création romande à proprement parler. Dérivé sur le mot manche au moyen du suffixe –on, manchon est un vieux compagnon de la langue française. A l’origine, il désigne un accessoire en fourrure pour réchauffer les mains. Il peut prendre également le sens de fourreau d’étoffe (de cuir) entourant la manche ou l’avant-bras destiné à divers usages, et on le trouve utilisé dans plusieurs autres domaines technologiques (TLFi).
S’il est aisé de saisir la logique derrière, le glissement vers le sens aquatique (le manchon s’enfile sur une extrémité du bras), il est difficile de dater précisément quand le mot a été recyclé pour désigner ces boudins de plastique qui ont une autre fonction dans les piscines romandes. Le terme manchon est en effet ancien et fortement polysémique. Dans la presse romande, il est fréquent tout au long du XXᵉ siècle dans son sens traditionnel, vestimentaire, ce qui rend les recherches et les comptages compliqués.
Ce qui est sûr, c’est que l’usage pour désigner les petites bouées de piscine ne doit pas être très ancien: ces dispositifs gonflables se sont démocratisés après la Seconde Guerre mondiale, avec la généralisation des piscines publiques et l’essor du matériel de natation pour enfants [source]. La première attestation « officielle » que nous ayons repérée dans ce sens remonte d’ailleurs à 1981:
Les voici tous à l’école où l’on «mathématise» à souhait… les voici à la piscine, flottant dans l’eau chaude avec ou sans manchons gonflables… Les voici à la TV suivant avec passion « l’amour à 15 ans ». Journal de Sierre, vol. 67, n°63, 11 août 1981 [lien]
Le mot semble donc s’être installé tranquillement dans les usages romands, sans faire de vagues, et indépendamment de l’usage dominant, où l’on parle quasi exclusivement de brassard.
En dialectologie, on parlerait ici d’une innovation sémantique: un mot existant, réinvesti pour désigner un objet nouveau, par analogie de forme ou de fonction. Rien de plus banal en apparence…
Aucune norme officielle ne l’a imposé, et aucun dictionnaire ne l’a enregistré dans ce sens: il s’est simplement diffusé, porté par l’usage, de bouche à oreille, d’une génération à l’autre…
Le standard qui flotte: les brassards
Côté lémanique, dans le canton de Genève mais aussi au nord de l’autre grand lac romand, dans une bonne partie de l’Arc jurassien, c’est le mot brassards qui s’est installé dans les usages des locaux. Il correspond au terme promu par les notices de sécurité, les catalogues de jouets et les manuels de natation. C’est le mot du français de référence, que les commerciaux comme Migros et Coop utilisent sur leur site web.
Etymologiquement, le mot brassard a une histoire d’abord militaire avant d’être balnéaire. Selon le TLFi, au à l’origine, un brassard désignait une pièce d’armure protégeant le bras. Il deviendra plus tard une bande de tissu portée pour signaler une fonction (deuil, sport, politique…). Puis, par une dernière extension, il finit par désigner ces dispositifs gonflables portés à hauteur du biceps que l’on fait porter aux enfants quand ils ne savent pas nager.
D’un point de vue géographique, il ressort que l’usage du mot brassard se concentre dans les zones les plus exposées au français standard: Genève bien sûr, mais aussi Neuchâtel et son arrière-pays. Là où les échanges sont plus intenses, et les discours pédagogiques plus normatifs.
Flotteurs, ailettes… Des variantes qui surnagent
Mais la carte réserve d’autres surprises. Dans le district de Porrentruy au sein du canton du Jura, plus de la moitié des témoins ont déclaré utiliser la variante flotteurs. Un terme somme toute transparent: un flotteur, c’est ce qui permet de flotter. Rien de plus, rien de moins. Le terme était peut-être naguère répandu dans la vallée de Delémont et alentours, où il a été concurrencé récemment par le français de référence brassard. L’absence de données chiffrées au fil des décennies nous empêche toutefois de tester empiriquement la plausibilité de cette hypothèse.
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Dans le Jura bernois, c’est la variante ailettes, traduction littérale du suisse allemand Flüegeli (diminutif de Flügel, « aile »), qui a été proposée par une série d’internautes. Le terme évoque la forme de l’objet: deux extensions latérales qui, une fois gonflées, ont la forme de petites ailes fixées au bras.
L’image est parlante, surtout dans le contexte d’un apprentissage de la nage chez l’enfant: on flotte, on bat des bras, on « vole » presque dans l’eau. Dans la version suisse allemande du mot, Schwimmflügel, la métaphore est encore plus explicite: « ailes de nage ».
On retrouve ici un bel exemple de calque lexical, qui s’explique par la proximité linguistique et culturelle dans les zones bilingues. Preuve, s’il en fallait, que même les objets les plus banals sont traversés par les langues, les formes… et les imaginaires.
Nager entre les mots
Ce qu’on appelle un « brassard (de natation) » dans les variétés de français les plus diffusées en Europe est donc un excellent révélateur de variation. Derrière un objet commun, ce sont des dynamiques complexes qui se jouent: héritage lexical, influence du modèle standard, bilinguisme et calque linguistique… et aussi un peu d’attachement local. Car dire manchon, flotteur ou ailette, c’est aussi dire qu’on n’est pas tout à fait comme les autres.
Dis voir!
Et vous, vous disiez comment quand vous étiez plus jeune ? Et vos enfants aujourd’hui? Plutôt manchons, brassards, ou flotteurs?
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