Maillot ou costume de bain? Une histoire de mots et de modes

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C’est de saison! Quand vous allez passer un moment au bordu (ou au bordul, c’est selon), vous enfilez un maillot de bain ou un costume de bain? Derrière ce choix apparemment anodin se cache une question bien plus large : comment les mots que nous utilisons pour désigner nos habits de plage révèlent-ils notre rapport au corps, aux normes sociales et à notre identité linguistique ? Car sous ces deux expressions se joue une véritable bataille des mots, et la Suisse romande, longtemps, a résisté à l’uniformisation venue de France…

Là où maillot de bain s’est imposé dans la plupart des régions francophones, costume de bain continue, ici, de faire de la résistance. Mieux: il s’accompagne parfois d’un calosse, preuve que le français romand n’a pas dit son dernier mot. Mais d’où viennent ces termes? Et que nous disent-ils sur les usages d’hier et d’aujourd’hui? Pour le comprendre, il faut plonger non pas dans le lac… mais dans l’histoire!

Un peu d’histoire: se vêtir pour se baigner

À la fin du XIXe siècle, la baignade en public demeure encore une activité relativement marginale et réglementée. Aller à la plage ou dans des bains publics n’est pas un loisir populaire. La pudeur était une préoccupation majeure, et les tenues de bain de l’époque reflétaient cette norme stricte.

En général, les tenues étaient en laine ou en coton épais, et couvraient une grande partie du corps, ce qui incluait parfois des manches longues et des pantalons. Pour les femmes, ces costumes pouvaient inclure des chemises portées sur des pantalons courts et de bonnets pour cacher les cheveux, tandis que les hommes portaient des combinaisons qui descendaient jusqu’aux genoux [source de l’image].

À cette époque, partout où on parlait le français, les vêtements portés pour la baignade étaient appelés « costumes de bain », par analogie avec le « costume de nuit » (qu’on enfilait pour dormir) ou le « costume du dimanche » (cet habit que l’on réservait pour la messe ou les grandes occasions).

Etymologie. Le mot costume à la même racine que le mot coutume: il désigne à l’origine un usage social ou une manière d’être conforme à une norme [source: TLFi]. Par extension, le terme en est venu à désigner l’ensemble des vêtements portés dans un contexte donné. De là découle cette idée d’un habit « approprié », non seulement fonctionnel mais aussi porteur de sens: se mettre en costume, c’est se mettre en conformité avec une situation donnée. Et cela vaut aussi… pour aller se baigner.

Le XXe siècle voit l’émergence du tourisme balnéaire, avec la construction de stations le long des côtes européennes, notamment en France, en Angleterre et en Italie. Au fil des décennies, la montée des loisirs nautiques et l’assouplissement progressif des normes vestimentaires entraînent une demande pour des tenues de bain plus adaptées à la baignade et à une nouvelle idée de la détente. C’est dans ce contexte que le costume de bain, dans sa forme traditionnelle présentée plus haut, commence à évoluer. Le vêtement devient plus léger, plus fonctionel.

Maillot ou costume de bain?

Peu après la fin de la Première Guerre mondiale, l’expression maillot de bain apparaît dans la langue pour désigner ces nouvelles tenues, plus pratiques et plus conformes aux nouvelles attentes sociales autour du loisir, du confort et de la liberté de mouvement.

Le terme maillot renvoie à un vêtement léger, souvent moulant, utilisé notamment dans le sport, à l’opposé de la notion de costume, plus formelle, plus contraignante, et historiquement associée à un rituel social. Il ne s’agit donc pas simplement d’un changement vestimentaire, mais bien d’un déplacement culturel dans la manière d’envisager le rapport au corps et à l’espace public.

Dans les variétés de français de France les plus diffusées à l’écrit, la forme maillot de bain va assez rapidement éclipser sa concurrente costume de bain. Cette évolution est bien visible sur la Figure 01 ci-dessous, qui montre la fréquence d’apparition des deux expressions dans le corpus Google Books (qui consiste en un immense ensemble de livres numérisés publiés en français entre 1900 et 2019).

Figure 01. Fréquence des Ngrams costume de bain et maillots de bain dans le corpus Google Books (Fr-2019) entre 1900 et 2019.

En mauve, on suit l’évolution du syntagme costume de bain; en orange, celle de maillot de bain. Le croisement des deux courbes peu après 1945 marque le point de bascule: c’est à cette date que, dans les textes imprimés, le maillot dépasse le costume. La tendance ne fera que s’accentuer par la suite, notamment à partir du milieu des années 1970. Aujourd’hui et depuis au moins le début des années 1980, la lexie costume de bain sonne comme franchement désuette aux oreilles de la plupart des francophones de France.

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Il est toutefois important de noter que cette évolution linguistique ne s’est pas produite au même rythme partout dans la francophonie. En Suisse romande notamment, le destin de la variante costume de bain n’a pas connu la même trajectoire historique. C’est ce que confirment les résultats d’une recherche menée dans les archives de la presse romande, synthétisés sur la Figure 02 ci-dessous, qui illustre, décennie après décennie, la concurrence lexicale entre costume de bain et maillot de bain dans les articles de dizaines de journaux francophones de Suisse.

Figure 02. Répartition relative des formes costume de bain et maillot de bain dans la presse romande, par décennie (source: https://www.e-newspaperarchives.ch/).

Ce que l’on observe ici, c’est une progression lente mais continue de l’expression maillot de bain, qui commence à apparaître timidement dans les journaux publiés en Suisse romande dès les années 1920. Mais contrairement à ce que montrait la Figure 01 (où la forme maillot de bain prenait le dessus dès la fin des années 1940 dans le français de référence), le point de bascule intervient ici avec près d’une génération de retard, à partir des années 1970.

Et le calosse fut…

Et c’est sans doute à cette période charnière, entre déclin et renouvellement, qu’apparaît une nouvelle forme dans le paysage lexical romand: calosse. Ce mot, qu’on ne retrouve dans aucune autre variété du français, semble bien constituer une création populaire locale, propre à la Suisse romande, créé pour palier le côté senti comme « vieillot » de costume de bain.

Dans la presse, on trouve la plus ancienne occurrence de ce terme dans un article d’un journal jurassien, daté de l’été 1982:

Halte vacances! Présentez vos passeports! Quelque chose à déclarer? Une flûte enchantée, un masque, un « calosse » de bain, une bougie, un couteau, un vélo, une tente d’indiens, un objet volant. Vous faites un parfait petit écolier biennois. Passez! Dès lundi et jusqu’à la rentrée scolaire, la scène se reproduira fictivement des centaines de fois au treizième étage du Palais des Congrès, où Mille Brigitte Andrey, la charmante «douanière» de service, est chargée de la mise sur pied du passeport biennois de vacances 1982, patronné par l’Office scolaire. [Journal du Jura, vol. 119, n°151, 2 juillet 1982]

Le fait qu’on ne compte qu’une dizaine d’occurrences de ce terme dans les archives de la presse romande, et qu’il soit passé sous les radars des lexicographes (il n’est pas traité dans le Dictionnaire suisse romand d’André Thibault, ni mentionné dans d’autres recueils de régionalismes dédiés au français de Suisse), laisse penser qu’il s’agit d’une forme éminemment orale, voire populaire. Et cette hypothèse correspond à l’analyse étymologique qu’on peut en faire.

La leçon de morphologie. Selon toute vraisemblance, la forme calosse a très probablement été obtenue par resuffixation sur la base du mot caleçon, avec l’ajout du suffixe familier -osse, le même suffixe que l’on retrouve dans des mots d’argot des années 1980 comme craignos (de craint), crados (de crade) ou encore calmos (sur calme). On peut aussi rapprocher calosse des formes argotiques calecif et calebar, elles aussi construites à partir de caleçon sur des modèles à suffixation ludique.

En conclusion, on peut donc dire que l’émergence de calosse s’explique sans doute par le vieillissement progressif de l’expression costume de bain, perçue comme trop formelle ou datée. Plutôt que d’adopter immédiatement la forme standardisée maillot de bain, les Romands ont donc, dans certains cas, d’abord proposé leur propre solution, une solution à la fois plus familière, plus locale et plus en phase avec les usages oraux.

Costume de bain ou calosse? Des poches de persistance lexicale géographiques

Les données que nous avons récoltées dans le cadre du programme de recherche Français de nos Régions nous permettent de cartographier assez précisément la vitalité de l’utilisation déclarée de costume de bain et de calosse dans la francophonie d’Europe dans le premier quart du XXIe s.

La méthode utilisée ici, le krigeage, permet de visualiser de manière continue les zones de vitalité du mot, en tenant compte de la densité des réponses recueillies. Sur la Figure 03, on voit très nettement que les deux termes sont des régionalismes bien ancrés en Suisse romande.

Quel français régional parlez-vous? Les cartes commentées dans ce billet s’appuient sur des sondages linguistiques réalisés à large échelle. Vous pouvez, vous aussi, contribuer à cette recherche participative en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des mots du français régional. Cliquez ici pour accéder aux sondages en cours. Cela ne vous prendra qu’une petite dizaine de minutes (à condition de disposer d’une connexion internet). Et rassurez-vous: toutes les réponses sont traitées de manière strictement anonyme!

On observe toutefois, en y regardant de plus près, que l’un et l’autre terme ne jouissent pas de la même vitalité d’un bout à l’autre de la Suisse romande, comme le laisse apercevoir la Figure 04.

Figure 04. Principales dénominations du « maillot de bain », d’après les enquêtes
Français de nos Régions (2015–2025).

Dans les réponses, il ressort que la variante costume de bain est davantage employée dans les districts du canton de Vaud, de la Gruyère et du Bas-Valais, alors que calosse est surtout utilisé dans les cantons du Jura et de Berne, même si sporadiquement attesté ailleurs. Dans certaines régions comme à Genève, dans les districts du Valais épiscopal, dans le canton de Neuchâtel et autour de Porrentruy, les pourcentages de vitalité de costume de bain et de calosse sont quasi-nuls, ce qui veut dire que c’est la variante maillot de bain qu’ont majoritairement sollicitée les témoins.

Costume de bain ou calosse? Des poches de persistance lexicale générationelles

Il reste enfin à signaler qu’en plus de varier géographiquement, l’utilisation des termes costume de bain et calosse dépend aussi de l’âge des participants.

Figure 05. Probabilité d’utilisation des formes calosse, costume de bain et maillot de bain selon l’âge des répondants. Résultats des enquêtes Français de nos Régions (2015–2025).

La Figure 05 nous raconte une petite histoire générationnelle, presque une saga linguistique à trois voix. Les lignes représentent la probabilité d’utilisation déclarée de trois termes employés en Suisse romande pour désigner le vêtement de bain : calosse (en rose), costume de bain (en bleu clair) et maillot de bain (en jaune). Et que voit-on? Que chaque mot semble avoir sa génération de prédilection!

  • Le terme calosse, tout d’abord, culmine chez les locuteurs nés dans les années 1960 et 1970. Il est typique d’un parler plus populaire ou plus familier, et tend à se raréfier chez les plus jeunes.
  • L’expression costume de bain, elle, suit un schéma similaire : bien présente chez les plus de 50 ans, elle recule doucement mais sûrement chez les jeunes générations.
  • À l’inverse, c’est maillot de bain qui prend le relais. Très minoritaire chez les plus âgés, il grimpe en flèche dès qu’on descend sous la barre des 40 ans. Chez les moins de 25 ans, il devient la forme nettement dominante.

Autrement dit, on assiste à une transition lexicale en douceur, où deux régionalismes cèdent peu à peu leur place à une variante plus standardisée. Pas de choc brutal, mais un glissement progressif, générations après générations.

Tentative de reconstruction d’un scenario historique

A partir des données examinées dans ce billet, on peut esquisser une sorte de scénario historique qui comporte trois temps forts :

  1. Le temps du costume – Pendant longtemps, le terme costume de bain est la forme en usage. Il correspond bien à l’époque où l’on parlait encore de costume de nuit ou de costume du dimanche. L’expression, bien ancrée, traverse le XXe siècle comme une évidence.
  2. L’irruption du calosse – Mais voilà : avec le temps, costume de bain commence à sonner vieillot, trop sérieux, un peu daté. Dans les usages oraux, notamment dans les régions de l’Arc jurassien (mais sans doute aussi dans le reste de la Suisse romande), une nouvelle forme familière émerge dans les années 1980 : calosse. Un mot à l’allure populaire, probablement forgé à partir de caleçon, sur le modèle argotique de mots comme crados ou craignos. Une invention locale, spontanée, qui remplace costume de bain dans certains milieux, notamment chez les adolescents.
  3. L’arrivée du maillot – À partir des années 2000, changement de ton. Le mot calosse, perçu comme très local, commence lui aussi à perdre du terrain. Les jeunes générations, exposées à un français plus standardisé (notamment via les médias, les réseaux sociaux ou l’école), adoptent plus volontiers maillot de bain. Moins marqué régionalement, senti comme plus neutre, il finit par s’imposer dans les usages, en tout cas chez les moins de 30 ans.

Bref, les analyses proposées ici ne se contentent pas de tracer le destin de trois mots indépendants: elles racontent une histoire de changement linguistique en temps réel. On y voit à l’œuvre un processus de remplacement progressif, où une expression d’abord dominante (costume de bain) cède peu à peu sa place à une innovation locale (calosse), avant d’être elle-même supplantée par une forme standardisée (maillot de bain), plus en phase avec les usages contemporains et l’influence du français de France.

Ce type de dynamique illustre bien un phénomène bien connu des linguistes: dans une situation de variation, les termes les plus marqués régionalement ou socialement tendent à reculer avec le temps, surtout chez les plus jeunes, au profit de formes perçues comme plus neutres, modernes ou « standard ».

Mais ici, ce n’est pas un simple effacement. Le français de Suisse romande montre, au contraire, une capacité d’adaptation remarquable. Entre phénomènes de maintien (costume de bain), innovation locale (calosse) et intégration du français de référence (maillot de bain), c’est toute la richesse et la complexité des usages régionaux qui se donnent à voir. Une belle leçon de sociolinguistique… en maillot, en costume ou en calosse.

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À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.