Poirier, pièce droite ou chtand? la Suisse romande tête en bas

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Faire le poirier, c’est s’équilibrer sur les mains, la tête en bas, les jambes tendues vers le ciel. Ce geste acrobatique, courant dans les cours d’école ou les séances de gymnastique, semble universel. Mais son nom, lui, ne l’est pas. D’un canton à l’autre de la Suisse romande, on parle aussi bien d’appui tendu renversé, de pièce droite, de colonne droit ou encore de chtand.

Dans ce nouveau billet, on vous propose un petit voyage linguistique à travers les cantons romands pour explorer les différentes façons de nommer cette figure bien connue. Quels termes dominent ? Où dit-on quoi ? Et que révèlent ces choix lexicaux sur les pratiques locales et les imaginaires corporels ?

Quand les linguistes enquêtent…

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons introduit dans le 20e questionnaire de la série des enquêtes Français de nos Régions une question relative à cette figure classique en gymnastique, que tout élève a au moins tentée une fois dans sa vie.

Quel français régional parlez-vous? La carte commentée dans ce billet est issue de sondages linguistiques, auxquels nous invitons nos lecteurs à participer. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires.

La question était illustrée par une photo montrant un adulte et un enfant placés côte à côte, jambes tendues vers le haut, dans une posture bien droite, la tête en bas, en train de faire un équilibre sur les mains. Elle se présentait de la façon suivante:

Au total, nous avons comptabilisé les réponses de plus de 3300 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Suisse romande. Pour chaque district, nous avons comptabilisé le nombre total de réponses et calculé le pourcentage d’utilisation de chaque variante, qu’elle soit suggérée dans le questionnaire ou proposée spontanément par les participants.

Cartographie du poirier

Il est tout d’abord ressorti de l’enquête un grand nombre de réponses non prévues, à l’instar de chandelle (une vingtaine de fois) et plus rarement bougie (deux fois), chêne droit, pommier ou encore pot droit (tous une seule fois) mais aussi Appui Tendu Renversé ou ATR (près d’une trentaine de mentions). Aucune de ces variantes ne s’est toutefois révélée localisée à l’intérieur d’un canton précis, voire même d’un district.

Quant aux autres réponses, il est apparu qu’elles étaient majoritairement bien distribuées géographiquement, comme le montre la carte de synthèse présentée sous la Figure 01.

Figure 01. Principales dénominations de la figure dite du ‘poirier’, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

Tout d’abord, on remarque que la réponse stand est arrivée en tête de la plupart des districts francophones du Valais et de Fribourg, mais aussi dans quelques districts vaudois contigus.

La réponse stand, qui rappelle l’allemand Handstand, connaît des variantes de prononciations, comme nous l’ont suggéré pas mal d’internautes dans la section commentaires de l’enquête. Dans les environs de la ville de Fribourg, les consonnes finales ne sont pas prononcées, et on articule quelque chose qui pourrait s’écrire chtan. Dans les enclaves vaudoises de la Broye, on fait entendre une affriquée à la fin: chtandz. En Valais, on nous a signalé une prononciation avec un n vélaire, typique des langues germaniques: chtang.

Dans les districts du Jura et du Jura bernois, ainsi que dans les districts du haut du canton de Neuchâtel (Le Locle et la Chaux-de-Fonds) et dans le district bilingue du Lac (Fribourg), on observe une prédominance du terme poirier, qui est le même que celui que la plupart des Français utilisent, et que consignent les dictionnaires de référence.

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Au sein du canton de Vaud, tout comme dans les districts du bord du lac de Neuchâtel, on retrouve une majorité de réponses pièce droite alors qu’à Genève, c’est la variante colonne droite qui arrive en tête des suffrages. Ces formations lexicales rappellent l’expression arbre droit, mentionnée comme une variante dans la page Wikipédia consacrée à cette figure, et qu’on retrouve en usage dans le sud-est de la France.

Une géographie du langage corporel

Ce qui frappe, au-delà de la diversité des termes employés, c’est leur répartition géographique cohérente, qui reflète des dynamiques linguistiques plus larges. La carte des réponses ressemble à bien des égards à celles commentées dans d’autres billets de ce blog, ou publiées sur notre compte Instagram, à l’instar notamment des dénominations du petit billet que l’on utilise pour tricher aux examens à l’école…

Figure 02. Principales dénominations du « petit billet dissimulé qu’un élève consulte en secret pendant un examen pour tricher », d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

On retrouve ici encore une opposition entre :

  • Le Valais et Fribourg, cantons catholiques qui connaissent une scission linguistique en leur sein, la partie orientale de ces cantons étant de langue germanique
  • Le Jura, le Jura bernois et le haut Neuchâtel, qui forment un tout cohérent au sein de l’Arc jurassien
  • Le canton de Vaud, où des créations imagées s’imposent , et font souvent office de termes de référence romands aux yeux des Français
  • et Genève, dont l’originalité lexicale se confirme encore une fois, avec des créations souvent originales qu’on retrouve nulle part ailleurs.

Cette structuration suggère que les réponses ne relèvent pas du simple hasard ou de l’inventivité individuelle. Elles sont socialement et spatialement marquées, et probablement transmises dans des contextes bien spécifiques: cours de gym, colonies, groupes d’enfants, instructions d’enseignants, ou encore interactions familiales.

Comment vous dites?

Alors, que dites-vous, vous, quand vous voyez quelqu’un tête en bas, jambes en l’air ? Est-ce qu’on fait le poirier ? Est-ce qu’on fait un stand? Une pièce droite? Un équilibre? Partagez votre mot, votre souvenir, ou même votre prononciation dans les commentaires. Et si vous êtes curieux de connaître d’autres variations régionales du français en Suisse romande, n’hésitez pas à consulter les autres billets de notre série!

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À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.