Bonhomme Hiver, rababou, poutratze: ces mannequins de carnaval qu’on brûle en Suisse romande

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Le carnaval ne se résume pas à une simple fête: il marque un passage, un moment de bascule entre l’hiver finissant et le printemps qui s’annonce. En Suisse romande, comme ailleurs, il est empreint de traditions anciennes où déguisements, mascarades et rituels festifs rythment cette période charnière.

Parmi ces coutumes, l’une des plus spectaculaires est la mise à mort symbolique d’un mannequin, incarnation du carnaval lui-même. Ce personnage peut représenter l’hiver, les excès de la fête ou encore un bouc émissaire collectif. Si, dans certaines régions, il était jadis noyé ou mis en terre lors de cérémonies parodiques, la tradition qui s’est le mieux maintenue est celle du bûcher.

Au début du XXe siècle, ce rituel se déroulait souvent le mercredi des Cendres ou le premier dimanche de carême, accompagné de cortèges en deuil et de chants d’adieu. Dans certaines localités où l’on faisait pour l’occasion un grand feu (qu’on appelait localement brandons), les participants jetaient leurs masques dans les flammes, marquant ainsi la clôture du temps des excès et le retour à l’ordre. On pourra se reporter aux articles brandons, carême-entrant et carnaval du Glossaire des Patois de la Suisse Romande (GPSR) pour d’autres anecdotes et informations en lien avec le folklore lié à la tradition de carnaval en Suisse romande à cette période.

Dans plusieurs localités, on brûle encore aujourd’hui un mannequin à la fin de carnaval, et son nom dépend de l’endroit où l’on se trouve: bonhomme hiver, rababou, poutratze ou böög. Autant de figures que l’on condamne aux flammes pour marquer la fin des réjouissances et le retour à l’ordre. Mais ces rituels ont-ils encore la même portée aujourd’hui?

Les noms d’hier: traces d’un folklore en mutation

Il n’existe pas de cartes permettant de rendre compte des dénominations des mannequins que l’on mettait symboliquement à mort à l’époque où pas mal de gens avaient encore comme première langue le patois en Suisse romande. Tout au plus, on peut glâner des informations sporadiques dans les articles du GPSR précédemment cités. On y apprend ainsi qu’au début du XXe S. à Venthône (VS), le mannequin prenait le nom de carnaval, voire de carême-entrant dans les cantons du Jura et du Valais. À la même période, la formule la Guillaume est attestée à Vuitebœuf (VD), alors qu’il est fait état d’une potratse jetée dans un ravin à Isérables (VS).

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Dans cette même source, on lit qu’à l’orée des années 1950, si cette tradition avait presque disparu dans les campagnes, elle était toutefois en cours de réintroduction dans plusieurs carnavals urbains, où le bûcher était devenu une mise en scène centrale des festivités. On brûlait ainsi le Bonhomme Hiver aux Brandons de Payerne (VD) depuis 1952 et un mannequin appelé Brasa-Pako à Broc (FR). À Martigny-Bourg (VS), l’enterrement de la Poutratze, accompagné de lamentations, avait été intégré au programme du carnaval.

Le Dictionnaire suisse romand, dont la deuxième et dernière édition est parue en 2004, comporte lui-aussi un certain nombre d’informations pertinentes. On y relève plusieurs appellations régionales pour ce mannequin brûlé lors des festivités de carnaval. Si le terme Brandons semble bien implanté dans le canton de Vaud (notamment dans la Broye et le Nord vaudois), dans le canton du Jura (Jura Nord), ainsi qu’à Genève et en Valais; ailleurs, d’autres appellations coexistent selon les régions: Hiver-le-Vilain à Grandson (VD), Poutratze à Bovernier (VS), Rababou à Fribourg ou encore Carimentran au Noirmont (JU). On emploie sinon simplement l’expression brûler le Bonhomme Hiver, qui joue un rôle de dénomination générique.

Quand les linguistes enquêtent…

En vue de mesurer l’ancrage de cette tradition au XXIe siècle, nous avons mené des enquêtes dans le cadre des recherches du Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’Université de Neuchâtel. A total, deux sondages ont été administrés: le premier dans le cadre de la dix-huitième enquête de la série Le français de nos régions, le second dans la première enquête de la série Quoi tu dis? par Céline Rumpf. Dans ces enquêtes, nous posions la question suivante, accompagnée de 10 choix de réponse. Les internautes qui sélectionnaient l’option Autre pouvaient préciser la variante la plus proche de leur usage en l’inscrivant dans un champ de texte libre.

Au total, nous avons recueilli les réponses de 3715 personnes ayant déclaré avoir passé la majeure partie de leur vie dans une localité francophone de Suisse. L’analyse des réponses a révélé qu’un peu plus de 500 personnes n’avaient aucun mot pour désigner cette tradition, car elle n’existe tout simplement pas dans leur région.

Bonhomme Hiver, rababou et autres poutratze

En ce qui concerne les 3200 autres répondants, il est apparu que leur choix lexical dépendait largement du district où ils avaient grandi, comme l’illustre cette carte de synthèse, qui indique le pourcentage de réponses majoritaires pour chaque district francophone de Suisse:

Figure 01. Principales dénominations du « mannequin qu’on brûle à la fin de carnaval », d’après les enquêtes Français de nos Régions et Quoi tu dis ? (2015-2025).

On observe que sur l’ensemble des répones possibles, quatre variantes principales se démarquent: bonhomme hiver, böög, poutratze et rababou.

Bonhomme hiver

La première, la plus répandue, bonhomme hiver, pourrait être un archaïsme du français général. Sans tradition lexicographique, on en trouve des mentions dans des contes, des légendes et des chroniques publiées depuis le début du XIXe s. Le bonhomme hiver y campe une représentation anthropomorphique de la saison froide:

A la fin de l’automne, quand arrive bonhomme Hiver, observer les feuilles: — molles et humides elles annoncent un rude hiver — sèches et bien craquantes l’hiver sera des plus doux (Robert Moran, Prévoir le temps, 1979)

Sa venue est d’ailleurs souvent synonyme de chutes de neige:

Le lendemain matin, à notre réveil, le bonhomme Hiver s’était vengé, il tombait de la neige. (Simone Lacapère, Beau-Soucy: communauté d’enfants, 1956)

En Suisse, ce n’est qu’à partir des années 1900 que le bonhomme hiver apparaît avec le sens de mannequin que l’on brûle lors du carnaval. Et c’est d’abord dans le cadre de traductions du suisse allemand Bôôg:

Sur ce bûcher, au bout d’une perche, on voit le bonhomme hiver, le Boegg, tout ouaté de neige. Au coup de six heures on allume le bûcher, au son de la musique. Cette cérémonie, toujours très goûtée da public zuricois, attire sur la place une foule immense [Le national suisse, vol. 45, n°95, 26 avril 1900]

Il faut attendre le milieu des années 1940 pour que les mentions de bonhomme hiver dans la presse romande désignent des mannequins brûlés dans les carnavals locaux, sans lien avec le carnaval de Zurich (v. infra):

À Monthey, c’est plus de 10000 personnes qui accoururent pour voir défiler le cortège. Les Suisses alémaniques étaient particulièrement nombreux. On ‘applaudit vivement au passage des chars et des groupes costumés dont quelques-uns étaient excellents, mais c ‘est aux enfants qu’allèrent tous les suffrages. Puis, selon toutes les traditions, on jugea le bonhomme hiver qui fut pendu, puis brûlé [Le nouvelliste, vol. 46, n°49, 1 mars 1949].

Son apparition semble coïncider avec la généralisation des carnavals urbains, dont il est question au sein des articles du GPSR susmentionnés.

Böög

Le mot Böög, surtout employé dans les districts francophones du canton de Berne, est un mot d’origine suisse allemande que l’on trouve aussi sous les formes Bôôg, Boeg ou encore Boogg. Outre-Sarine, il désigne une figure de paille ou de chiffons destinée à être brûlée, notamment lors des festivités du printemps. Bien qu’il soit attesté dans plusieurs régions germanophones de Suisse, son usage reste aujourd’hui particulièrement associé à Zurich et à son célèbre Sechseläuten.

Le Sechseläuten (Sächsilüüte en suisse allemand, littéralement «sonnailles de six [heures]») est une fête traditionnelle de la ville de Zurich, célébrée chaque troisième lundi d’avril. Elle tire son nom de l’heure à laquelle le Böög est brûlé: six heures du soir. Ce moment marque la transition vers l’horaire de travail d’été, une ancienne coutume zurichoise (source).

Etymologiquement, l’origine de Böög est incertaine, comme le précise l’Idiotikon, qui fait toutefois l’hypothèse que le mot pourrait appartenir à la même famille que l’anglais bogy ou bogle, eux-mêmes possiblement issus du gallois bwg («fantôme») ou bwgwl («terreur»).

Poutratze

L’usage du mot poutratze est localisé dans le Valais central et le Bas-Valais (région du Chablais exclue, où l’on emploie, dans le carnaval le plus important, celui de Monthey, c’est l’expression bonhomme hiver qui domine).

Étymologiquement, le mot est un emprunt aux patois francoprovençaux (à Isérables, on le retrouve sous la forme potratse ; à Évolène et à Bagnes, c’est poutratse), dans lesquels il désigne originellement une poupée de chiffon grossièrement confectionnée, un mannequin ou encore un épouvantail. Ce terme dérive du verbe poutratsye, qui signifie « dessiner des personnages », lui-même issu de l’équivalent patois du mot français portrait. On retrouve là une parenté sémantique forte : la poutratse est à la fois représentation, figure et caricature. C’est sans doute ce glissement de sens – de la représentation au mannequin – qui explique que le terme soit parfois utilisé pour désigner le mannequin que l’on brûle à Carnaval, dans une mise en scène rituelle où la figure de chiffons devient support symbolique de défoulement collectif.

Dans la presse romande, qui permet de rendre le pouls de la période à laquelle le mot est passé en français, on le trouve plus ou moins à la même période que bonhomme hiver:

Le soir, les deux grands bals masqués organisés par l’Harmonie municipale au Casino et à l’Hôtel de Ville connurent un record daffluence. Il en fut de même à Martigny-Bourg , au bal de « l’Edelweiss » . Mercredi soir, au Bourg , devant une énorme foule, M. Tony Moret fit le discours d usage et on brûla la «poutratze» sur le Pré de foire, mettant ainsi le point final à Carnaval de 1946 [Le Rhône, 8 mars 1946]

Aujourd’hui, le mot est surtout associé au carnaval d’Evolène, célèbre pour ses peluches et des empaillés.

Rababou

Dans le canton de Fribourg, où le carnaval le plus fréquenté, celui des Bolzes, se tient dans la capitale éponyme du canton, la fête atteint son point d’orgue lors de la crémation d’u’un mannequin qui prend le nom de rababou.

Bolze: ​le mot bolze s’emploie pour désigner un dialecte parlé principalement dans la Basse-Ville de Fribourg. Il résulte d’un mélange spontané de français et de suisse allemand au sein d’une même phrase, sans transition. Cette particularité linguistique est née au XIXᵉ siècle, lorsque des paysans suisses allemands ont migré vers la Basse-Ville de Fribourg. Leurs enfants, grandissant dans un environnement bilingue, ont commencé à combiner les deux langues dans leurs conversations quotidiennes, donnant naissance au Bolze. ​Par tradition, c’est ainsi qu’on appelle les habitants de ce quartier de la ville.

Le terme n’est pas attesté dans la littérature dialectale, mais on serait tenter de le rattacher au patois babaou, qui désigne, dans les patois des cantons du Valais et du Jura, un ogre voleur d’enfants; voire un homme laid dans les patois de Fribourg (GPSR, II, 179).

Dans la presse romande, le mot apparaît pour la première fois en 1968, ce qui est assez tard si on observe la date des premières attestations des autres régionalismes étudiés dans ce billet:

Pour la chronique, précisons que le drapeau de Carnaval qui fut dessiné par M. A. Kolly, professeur, flottait allègrement et qu’enfin — la boucle étant bouclée — ce fut le moment vraiment terrible, «hénauuurme» de la manifestation, la mise en jugement du «Grand Rababou de l’Auge» qui, pour de «gravissimes» manquements, fut pendu haut et court, puis brûlé vif [La liberté, 27 février 1968]

Notons que la première attestation de rababou figure dans un article en français, mais qu’on trouve la même année des occurrences du terme dans des articles rédigés en allemand.

Brandons

Le mot brandons a été sollicité par des participants essentiellement établis dans les districts jurassiens de Delémont et de Porrentruy. Les quelques réponses reçues dans le district du Jura-Nord-Vaudois n’ont pas permis que le district soit coloré sur la carte.

Etymologie: le mot brandon apparaît dès le Moyen-Âge en français, il a alors le sens de «torche (de paille) enflammée pour éclairer (ou mettre le feu)». C’est un dérivé en -on de l’ancien français brande («flamme») ou *brant («tison»), apparenté au verbe brander («luire, flamboyer») (TLFi)

Historiquement, les premières attestations du mot brandons en français de Suisse romande sont anciennes: elles remontent à l’année 1458. L’hypothèse la plus probable est que l’emploi isolé du mot brandons pour désigner la cérémonie de carnaval résulte de l’ellipse de dimanche des Brandons, en raison du fait que pendant longtemps, c’est au cours du premier dimanche de carême où l’on allumait des torches appelées brandons (d’où l’utilisation du pluriel).

Et les autres?

Quelques participants des Franches-Montagnes, dans le canton du Jura, ont sélectionné la variante caramentran. Et quand ils l’ont fait, ils l’ont corrigée en carimentran.

Dans les parlers dialectaux romands et du sud-est de la France, sur un vaste territoire allant de Lyon à Marseille, carmentran ou cramentran désignait autrefois la période que l’on appelle aujourd’hui carnaval. Ces formes dialectales correspondent toutes au français carême-entrant, qui fait référence à la fin du carnaval et l’entrée dans le carême, quarante jours avant Pâques. En France, l’immolation du carmentran demeure une tradition vivace dans le grand sud-est, où cette coutume est encore largement pratiquée, comme on l’explique ici.

La réponse Hiver-le-Vilain n’a été sollicitée que par deux participants, et presque personne n’a choisi la réponse monsieur carnaval.

Le mot de la fin

Les résultats de nos enquêtes montrent que certaines appellations et pratiques liées à la mise à mort symbolique du mannequin de carnaval sont en net recul, tandis que d’autres, comme poutratze ou rababou, attestées dans les patois, ont pu tiré leur épingle du jeu lors de leur passage dans le français local. Des formes comme Bonhomme Hiver ou Böög, recyclées elles-aussi à l’occasion de la mise en place de carnavlas urbains dans les années 1950, semblent s’être aussi bien adaptées aux évolutions des festivités contemporaines.

Et vous, avez-vous encore chez vous une tradition de mannequin brûlé? Est-qu’on l’enterre ou on le noie encore chez vous? Partagez vos souvenirs et témoignages en commentaire! Rejoignez sinon la discussion sur Facebook, Instagram, Threads ou encore X! N’oubliez pas sinon de télécharger notre application mobile et aidez-nous à cartographier la variation du français en Suisse romande! Disponible sur Android et iOS, l’application permet de recueillir des enregistrements de voix et des réponses à des jeux linguistiques.

À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.