Les mille et un noms de la neige mouillée

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Une légende tenace prétend que les Inuits disposent d’un nombre impressionnant de mots pour décrire la neige, chacun rendant compte de ses variations de texture, de température ou de son utilité. Les estimations varient entre 20 et 50 termes, voire plus, selon les langues et dialectes concernés. S’il est vrai que certaines langues développent un vocabulaire particulièrement riche pour décrire leur environnement, les francophones de Suisse n’ont pas attendu pour nommer avec précision les caprices de l’hiver. Car la neige n’est pas qu’un décor de carte postale: elle change, elle évolue, et parfois, elle perd de sa superbe.

Figure 01. Neige mouillé et sale, centre-ville de La Chaux-de-Fonds, 20 décembre 2024 (@MathieuAvanzi)

Il y a notamment un moment où la poudreuse immaculée laisse place à une autre matière, plus lourde, plus collante, plus humide. Ce n’est ni la neige fraîche qui crisse sous le pas, ni la croûte glacée du matin, et encore moins la peuf qui régale les skieurs. C’est une substance indéfinissable, qui s’agglutine sous les chaussures, s’affaisse sous le poids du pas et finit en flaques douteuses au bord des routes. Et si le français standard ne semble pas s’être trop soucié de lui donner un nom à cette neige sale qui, réchauffement climatique oblige, est de plus en plus fréquente, en Suisse romande et en France voisine, on ne manque pas d’idées!

Une avalanche de noms

Dans différentes enquêtes conduites au sein du programme de recherche Français de nos Régions, nous avons demandé à des internautes de nous dire comment ils appelaient la neige mouillée et boueuse, qu’on retrouve en général sur nos trottoirs à l’approche du printemps. Nous proposions, pour les aider dans leur décision, différentes options, ainsi qu’une photo similaire à celle qui illustre ce billet. Nous reproduisons ci-dessous la question telle qu’elle a été posée dans le sondage (n’hésitez pas à sélectionner celle qui s’applique le mieux à votre usage):

Près de 5000 Romands ont répondu à notre questionnaire, et l’analyse des résultats met en évidence trois tendances principales.

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D’abord, il ressort que cinq termes se démarquent nettement et sont chacun privilégiés par des locuteurs établis dans des régions bien précises de Suisse romande.

Figure 02. Principales dénominations de la neige en Suisse romande, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

En Valais, patchâque (également orthographié patiôque et prononcé patchaque ou patchôque) domine le paysage linguistique. Dans les cantons de Vaud et de Fribourg, la majorité des répondants ont plébiscité papètche, avec ses variantes pépètche ou papotche. Dans l’Arc jurassien, pètche (pouètche, potche) s’est imposé, sauf dans le district de Porrentruy, où l’on préfère plètche. Enfin, à Genève, c’est papète (ou papette) qui l’emporte.

Ensuite, deux autres termes, bien que peu répandus, sont également localisés. Le premier, flotche (var. flatche, flachtre), se rencontre dans les districts bilingues de Bienne (BE) et du Lac (FR). Il est proche du suisse allemand pflotsch, qui a le même sens. Le second, relevé plus discrètement dans le district du Locle, est broyot (également attesté sous la forme broyon), autrefois bien plus largement employé dans les patois (source).

Enfin, le mot tiaffe (prononcé tchaffe, aussi écrit dchaffe, qui signifie aussi « forte chaleur ») n’a été sélectionné que par une minorité répondants, mais ne jouit pas d’un ancrage géographique précis. Autrement dit, bien que rare, il est attesté un peu partout en Suisse romande.

D’où viennent ces mots?

Plusieurs hypothèses se dégagent pour expliquer ces dénominations historiquement, et toutes ne sont pas forcément incompatibles.

La première voudrait que l’origine de ces mots soit de nature onomatopéique. Leur forme sonore pourrait avoir été inspirée du bruit que fait la neige mouillée quand on marche dessus. Essayez de prononcer « platche » en écrasant bien vos pieds dans une neige trempée, et vous verrez!

C’est l’analyse que fait notamment le FEW (8, 28a, PATŠ) pour le mot pètche. Ernest Schulë propose quant à lui de voir dans ce mot une altération de pèdge (« poix, matière collante, boue gluante »). Pour papètche, il pense à une possible combinaison de papette et de pètche [« Documents de français régional actuel », in Revue neuchâteloise, n°54, 11-23]

La seconde hypothèse est d’ordre culinaire. Dans les patois où ils sont attestés, nombre de ces mots désignent aussi bien de la neige mouillée qu’une préparation culinaire (dans le Pays-de-Gex p. ex., le mot papette désigne un dessert proche du totché). Si cette hypothèse est correcte, alors certains des mots cartographiés sur la Figure 2 pourraient se rattacher au latin PAPPARE (« manger, engloutir »), tout comme le mot papet, qui désigne fameux plat vaudois à base de poireaux et de pommes de terre.

Le mot de la fin

Ce foisonnement lexical montre à quel point la langue s’ajuste à l’expérience du quotidien. Plus une réalité est présente dans nos vies, plus nous avons besoin de la nommer avec précision. Les Inuits ont des dizaines de mots pour la neige, les habitants des Alpes et du Jura n’en sont pas très loin! Et vous, quel mot utilisez-vous pour décrire cette neige un peu triste, un peu collante, mais toujours digne d’un nom bien de chez nous?

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À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.