Pissenlit, dent-de-lion, cramiat… quand les prés parlent patois

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Le printemps s’installe, les prés se piquettent de jaune, et les marchés de village voient réapparaître un classique de la saison: les jeunes pousses de dent-de-lion. Tendrement amères, elles annoncent les beaux jours et réveillent les souvenirs de salades rustiques, agrémentées d’œufs durs, de lardons et d’un soupçon de vinaigre. Mais avant de les assaisonner, encore faut-il savoir comment les appeler…

Les pissenlits — dénomination la plus répandue dans la francophonie — qu’on appelle aussi localement dent-de-lions ou cramiats, appartiennent au genre Taraxacum, de la famille des Astéracées. Ces plantes vivaces se reconnaissent à leurs feuilles dentelées disposées en rosette et à leurs capitules jaunes, qui se referment la nuit ou par temps couvert. Très commun en Europe, Taraxacum officinale en est l’espèce la plus fréquente, même si le genre comprend en réalité des centaines de micro-espèces, souvent difficiles à distinguer.[source].

… Car d’un canton à l’autre, les Romands n’ont pas toujours le même mot à la bouche. Pissenlit, dent-de-lion, cramiat… Ces appellations désignent-elles exactement la même chose ? D’où viennent-elles ? Et pourquoi une telle diversité pour une plante si familière ?

Ce billet tente d’éclaircir la question, en parcourant les chemins buissonniers du lexique romand. Car sous ses airs de plante banale, le pissenlit se révèle un terrain fertile pour les variations linguistiques.

Dans les patois romands

Dans les patois romands, on le sait, la flore était richement nommée, les parlers dialectaux étant profondément ancrés dans un rapport étroit à la nature, à la terre et aux gestes du quotidien. Chaque plante utile ou familière avait ses désignations propres, transmises de bouche à oreille et souvent bien enracinées dans le terroir…

L’Atlas linguistique de la France: un monument de la dialectologie. Publié entre 1902 et 1910 sous la direction de Jules Gilliéron et avec la collaboration d’Edmond Edmont, l’Atlas linguistique de la France (ALF) est une œuvre pionnière dans l’étude des variations dialectales du français. Composé de 13 volumes, il réunit plus de 1 900 cartes linguistiques, chacune illustrant la répartition géographique de termes et de formes dialectales recueillis dans plus de 600 localités. Ce projet colossal a été rendu possible grâce au travail d’Edmond Edmont, qui a parcouru la France afin de capturer la richesse linguistique des locuteurs établies dans les différentes régions qu’il a visitées. Les cartes mettent en lumière des traits variés, comme les différences lexicales, phonétiques et morphologiques, révélant une diversité linguistique alors menacée par l’uniformisation du français standard. L’ALF a non seulement influencé les recherches en dialectologie, mais il a aussi jeté les bases de l’analyse géolinguistique moderne.

Et le Taraxacum officinale, nom botanique du pissenlit commun, ne fait pas exception. Les données récoltées lors des enquêtes pour la mise au point de l’Atlas Linguistique de la France rappellent en effet qu’il existait un grand nombre de formes différentes dans les patois romands, tels qu’on les parlait encore couramment à la fin du XIXe s.

Figure 01. Dénominations du pissenlit dans les dialectes galloromans de Suisse romande, situation vers la fin du XIXe s., d’après l’Atlas Linguistique de la France (carte n°1022: ‘pissenlit’). Les réponses ont été recopiées dans leur alphabet d’origine, dont on trouvera les équivalents en alphabet phonétique international sur cette page.

Les réponses données par les témoins se laissent classer en différentes catégories, selon que l’origine du mot s’explique par la forme des feuilles, ses vertus diurétiques, ou encore par la substance laiteuse contenue dans la tige de la plante — autant de traits que reprennent les couleurs des étiquettes visibles sur la Figure 01 ci-dessus.

  • En bleu, figurent les formes qui s’apparentent au français pissenlit, issues étymologiquement de la composition d’équivalents patois du verbe pisse (radical de « pisser »), de la préposition en et du substantif lit. Elles font écho aux propriétés diurétiques que l’on prête traditionnellement à la plante.
  • En vert, les pastilles signalent les localités où les témoins ont donné une réponse proche du français dent-de-lion, dont l’existence s’explique par l’analogie entre la forme des feuilles et les dents d’un lion. Les feuilles dentelées du pissenlit ont en effet inspiré de nombreuses comparaisons, que ce soit avec les dents d’un animal, ou avec des objets comportant des dents. En jaune notamment, nous avons représenté la seule occurrence du français cramiat, qui trouve son origine dans le grec kremaster (« crémaillère »), et qui fait elle-aussi écho à la forme de la feuille.
  • En mauve, les pastilles correspondent aux localités où les témoins ont fourni une réponse motivée par la présence d’un suc blanc et laiteux dans la tige de la plante. Ce trait, aisément observable lorsqu’on sectionne un pissenlit, a donné lieu à des désignations évoquant le lait ou une substance blanche. On trouve des appellations dérivées de termes signifiant « lait » en dialecte local.
  • En brun enfin, nous avons isolé les mots qui ne s’apparentent à aucun des types lexicaux identifiés ci-dessus.

Il est frappant de constater que, contrairement à ce que l’on observe pour les dénominations de la groseille à grappe ou du cardinal 80, la distribution des dénominations du pissenlit dans les patois galloromans n’obéit pas à une logique géographique claire. Autrement dit, il est difficile d’identifier des aires cohérentes ou des régularités dans la répartition des types sur la Figure 01.

Dans le canton de Fribourg, par exemple, on ne relève que des correspondants du français laitron (en violet), mais ce type est également attesté ponctuellement en Valais, à Bourg-Saint-Pierre (point 976). Le type dent-de-lion (en vert) est connu dans presque toute la Romandie, à l’exception notable du Jura, tandis que des équivalents du français pissenlit (en bleu) apparaissent çà et là sur l’ensemble du territoire.

En français régional

En français, les enquêtes que nous avons conduites un siècle plus tard nous permettent de dessiner une carte où l’on observe un changement de physionomie radical…

Les données ont été recueillies dans le cadre de la toute première enquête de la série Français de nos Régions, lancée en… 2015! Près de 4830 internautes romands avaient à l’époque pris part à ce sondage. La question posée était formulée ainsi: « Comment appelez-vous cette plante? », et accompagnée d’une photo montrant à la fois la feuille et la fleur du Taraxacum. Il est donc possible que certains témoins aient confondu les deux éléments botaniques dans leur réponse – la fleur d’un côté, la feuille de l’autre. Et comme la question ne permettait pas de préciser quelle partie de la plante était visée, les données ne permettent pas de savoir si les répondants utilisaient un nom pour la fleur, pour la feuille… ou pour l’ensemble.

On remarque tout d’abord à la lecture de la Figure 02 que les représentants du français laitron ont disparu, comme les formes non-classées, représentées en mauve et brun, respectivement, sur la Figure 01. En fait, seules trois formes coexistent: pissenlit, cramiat et dent-de-lion.

Figure 02. Principales dénominations du « pissenlit » en français de Suisse romande, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

D’autre part, on observe que les aires de ces trois items lexicaux sont relativement bien délimitées géographiquement. Cramiat est seulement attesté dans le Jura (canton du Jura à proprement parler, et Jura dit « bernois »). À Fribourg et à Genève, pissenlit est employé de façon exclusive. Dans les autres cantons de la Suisse romande, les hachures montrent dent-de-lion et pissenlit coexistent à part quasi-égale dans les sondages.

Des effets de génération

Une analyse plus fine des données, prenant en compte non seulement l’origine géographique des répondants mais aussi leur âge, met en lumière un effet générationnel marqué.

Figure 03. Probabilité de l’utilisation du mot « pissenlit », « cramiat » ou « dent-de-lion » pour désigner le taraxacum officinale dans le français de Suisse romande, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025), en fonction de l’âge (en années) des participants.

Comme le montre la Figure 03, les résultats sont sans équivoque: plus les répondants sont jeunes, plus ils ont de chances d’employer la forme pissenlit (représentée par la courbe bleue), qui décroît avec l’âge.

Derrière les courbes: ce qu’en dit la statistique. Le graphique présente les résultats d’un modèle prédictif appelé régression logistique, qui permet d’estimer, pour chaque âge, la probabilité qu’un locuteur utilise l’une des trois formes (pissenlit, dent-de-lion ou cramia) pour désigner la plante. L’axe horizontal indique l’âge des participants (exprimé en années), tandis que l’axe vertical représente la probabilité estimée, comprise entre 0 et 1: une valeur proche de 0 signifie qu’il est très peu probable qu’un locuteur de cet âge utilise la forme considérée, tandis qu’une valeur proche de 1 indique qu’il est presque certain qu’il l’emploie. Chaque courbe trace ainsi la tendance générale entre l’âge et le mot utilisé, permettant de visualiser l’évolution des usages lexicaux à travers les générations.

À l’inverse, les probabilités d’utilisation de dent-de-lion (en vert) et de cramiat (en jaune) augmentent avec l’âge, ce qui suggère que ces deux variantes régionales, bien que toujours vivantes chez les locuteurs plus âgés, tendent à disparaître chez les plus jeunes.

Ce glissement illustre un phénomène de standardisation progressive: la forme commune à l’ensemble de la francophonie prend le dessus, au détriment des dénominations locales autrefois bien ancrées localement.

Reconstruction d’un possible scénario historique

Un scénario historique plausible pourrait être le suivant: dans un premier temps, les dialectes locaux ont chacun développé leurs propres noms en fonction de ce qui frappait le plus les locuteurs – l’amertume de la feuille, le lait de la tige, les propriétés diurétiques, ou encore la forme dentelée. Puis, avec la diffusion progressive du français standard au détriment des patois, ces formes ont été supplantées, mais pas uniformément.

Certaines, comme cramiat ou dent-de-lion, ont survécu dans le français régional, notamment dans les zones où les patois ont continué à influencer le parler courant plus longtemps. D’autres, comme laitron, ont été complètement éclipsées. Aujourd’hui, pissenlit domine chez les nouvelles générations, porté par l’école, les médias, et la mobilité sociale. Mais des traces de l’ancien monde linguistique persistent dans les coins du lexique et les plis de la mémoire collective.

Et dans 20 ans ?

Au total, cette comparaison entre les patois romands et le français régional contemporain montre bien que la langue évolue non pas en ligne droite, mais par à-coups, recompositions et renégociations. Le cas du pissenlit en est un bel exemple: à partir d’une riche palette dialectale, dont les formes ont été motivées par des perceptions fines et variées de la plante, le français régional a retenu quelques dénominations seulement, qui continuent aujourd’hui de coexister de manière contrastée selon les cantons et les générations. Le mot de demain sera-t-il pissenlit partout, ou les jeunes redonneront-ils un jour vie à cramiat ou dent-de-lion ? La langue, comme les prés au printemps, réserve parfois de jolies surprises…

Sur les cartes des restaurants, comme dans les devantures d’épicerie, ces noms vernaculaires continuent d’être employés, et témoignent d’une vitalité d’une mémoire encore vive.

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À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.