Étendage ou Stewi? Les mots qui font sécher votre linge

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Si vous en avez une chez vous, comment appelez-vous cette petite structure métallique que l’on utilise pour pendre son linge afin qu’il sèche? En Suisse romande, ce n’est pas qu’une simple question d’objet, mais aussi de vocabulaire. À Neuchâtel, dans le Jura ou à Fribourg, on parle volontiers de stewi, dans d’autres cantons, on préfère la variante étendage. D’où viennent ces termes, et surtout: que révèlent-ils sur les dynamiques linguistiques régionales internes à la Suisse romande? Plongeons dans leur histoire pour le découvrir…

Depuis quand?

Jusqu’au début du XXe siècle, voire jusqu’à l’entre-deux-guerres dans les campagnes, faire la lessive était une activité longue et pénible. Il fallait d’abord prélaver le linge en le trempant dans de l’eau claire, afin d’enlever le plus gros de la saleté. Le lessivage à proprement parler pouvait alors commencer: on disposait le linge en couches entre lesquelles on glissait des lamelles de savon et des racines d’iris, du fenouil ou de la lavande, dans un grand cuvier. On ajoutait ensuite de l’eau bouillante, qui s’écoulait lentement par une goulotte reliée à une bassine disposée sur un feu. On renouvelait l’opération jusqu’à ce que le linge fût propre. Une fois lavé, le linge était apporté au lavoir ou à la rivière pour y être rincé.

Étymologie: dans le français de l’époque, on disait qu’on faisait la buée (ou localement, faire la bue, la bouille ou la bujade). Formé sur le galloroman bucata, le terme buée (ou l’une de ses variantes) désignait alors la lessive. Ce n’est que plus tard qu’il a pris le sens « d’évaporation », notamment en boulangerie (où il désigne l’humidité qui se dégage de la pâte ou du pain). Aujourd’hui tombé en désuétude pour parler de lessive, le sens original de buée survit dans les mots buanderie et buerie [source]

Le séchage se faisait ensuite au retour à la maison. Par temps sec, les vêtements étaient étendus dans les prés, sur des haies ou des cordes pour profiter du soleil et du blanchissement naturel. En hiver, le linge séchait près des poêles ou cheminées.

Dans les années 1950, les lessiveuses ont pris la place des lavoirs, avant d’être à leur tour remplacées par des machines à laver électriques quelques années plus tard. Au même moment, l’urbanisation battait son plein, et de plus en plus de gens se sont installés dans des appartements. C’est alors qu’apparaissent les séchoirs métalliques pliables, conçus pour s’adapter aux nouveaux logements plus compacts, et pas toujours accompagnés d’espaces extérieurs.

Mais comment les nommer?

Pour nommer ces nouveaux objets, deux solutions s’offraient aux francophones. Recycler le nom qui permettait de nommer jusque-là les autres dispositifs pour faire sécher le linge (qui consistaient en des fils attachés entre deux murs, mais aussi des tiges en fer attachées au conduit d’évacuation d’un poêle), ou utiliser le nom de la marque qui commercialisait ce nouvel objet. L’une et l’autre solutions ont été adoptées par les Romands, distinctement selon leur lieu d’origine.

Étendage

De nombreux francophones ont continué à parler d’étendage, un terme en circulation dans la langue française depuis au moins au moins le XVIIIe s. D’abord utilisé pour désigner l’action d’étendre quelque chose (c’est la raison d’être du suffixe -age, qui sert à dériver des noms d’action), il en est venu par désigner l’endroit dans lequel ou l’objet sur lequel se pratique cette activité par métonymie [TLFi]. Donné comme variante standard au même titre que son concurrent étendoir dans le Grand Robert de la Langue Française, le mot étendage n’est pas pourtant pas employé de partout. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, il est emblématique de la grande région de Lyon:

Figure 01. Vitalité et aire d’extension du mot étendage pour désigner l’étendoir à linge, d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

En Suisse romande, le mot étendage n’est guère connu au-delà des cantons de Genève, du Valais, de Fribourg et de la moitié sud canton de Vaud.

Pendage ou Stewi?

Dans la partie septentrionale de la Suisse romande, on retrouve deux autres termes, l’un ayant toutefois une aire d’extension géographique et une vitalité plus importante que l’autre, comme on peut le voir sur la figure ci-dessous:

Le mot pendage a sans aucun doute été créé sur le même modèle morphologique et sémantique qu’étendage. Dérivé sur le verbe pendre au moyen du suffixe –age, pendage désignait à l’origine l’activité de pendre quelque chose (du tabac p. ex.) pour que la chose sèche. Le mot a pris le sens de « structure sur laquelle on pend du linge pour qu’il sèche » par métonymie. S’il n’a pas connu la même fortune qu’étendage sur le plan géographique, pendage est sans doute au moins aussi ancien. La première attestation du terme au sens d’objet sur lequel on fait sécher du linge remonte à 1774. Elle figure dans une petite annonce de la Gazette de Berne:

On offre 100 francs & de tenir secret le nom de celui qui pourra fournir les moyens de reconnoitre les auteurs d’un vol de lessive commis sur le pendant de la ville d’Avanches dans la nuit du 18 au 19 de ce mois. Le linge étoit marqué en plus grande partie des lettres initiales J.G.K. ou S.K. & O. uniquement [Gazette de Berne, 26 novembre 1774]

Quant au mot stewi, c’est une antonomase, c’est-à-dire un nom propre passé dans le langage courant. Il est de fait assez aisé de tracer la trajectoire historique, car on dispose d’informations sur l’entreprise qui l’a commercialisé. Sur le site de la marque (qui a bien failli disparaître en 2023), on peut lire que STEWI (STEiner WInterthur) a été fondée en 1947 par Walter Steiner Senior, la même année du dépôt du brevet des premiers séchoirs parapluies, qui en ont fait la renommée.

Il est possible que le mot pendage ait été naguère connu sur une aire plus large que celle à l’intérieur de laquelle il est aujourd’hui attesté, et qu’il ait été chassé par le mot stewi quand ce dernier est apparu dans la langue.

La Suisse divisée

En France, quand les premiers étendoirs à linge ont été commercialisés, deux variantes forgées sur le verbe « étendre » ont circulé. La variante avec le suffixe –oir (étendoir) a fini par dominer dans l’Hexagone, alors que la variante avec le suffixe –age (étendage) s’est répandue dans la région de Lyon, jusqu’en Suisse romande. La partie septentrionale de la Suisse devait sans doute connaître et employer la forme pendoir, qui a été reléguée à la périphérie du domaine, dans le Jura, sous l’impulsion de stewi, apparu dans les années 1950. La répartition actuelle entre étendage et stewi s’explique sans doute par l’origine des importations commerciales: de Suisse allemande dans l’arc jurassien et Fribourg, de la France dans les autres cantons.

Figure 03. Réponse la plus souvent donnée par district à la question « Comment appelez-vous la structure métallique plaible sur laquelle on fait sécher son linge ? », d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

Ces trois dénominations sont loin de couvrir l’ensemble des possibles. Comme on peut le voir sur la carte de synthèse ci-dessus, la variante étendoir tend à s’installer à Genève et dans le district de Nyon, sans doute sous l’influence du français de France. On a aussi relevé dans les enquêtes des mentions du mot ständer, notamment dans la ville de Bienne et alentours, résultant d’une influence du suisse allemand.

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À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.