Dans un précédent billet, on a parlé des facteurs qui ont favorisé l’installation du français sur le territoire romand au fil des siècles, entraînant du même coup le recul des patois ancestraux. Dans d’autres articles, on a cartographié la vitalité et l’aire d’extension de mots romands, qui n’appartiennent pas au français de référence. Ces mots, qu’on retrouve parfois dans les dictionnaires de grande consultation comme le Larousse ou le Robert (mais toujours assortis d’une marque, « rég. » ou dial. »), prennent le nom de régionalismes.
Historiquement, l’existence des régionalismes dans le français en Suisse est le fruit de la conjonction de critères à la fois historiques, politiques et socioculturels. En se concentrant sur leur origine, c’est-à-dire sur leur trajectoire dans la langue à travers le temps, les spécialistes en distinguent grosso modo de trois grandes sortes. Les archaïsmes, qui sont des mots qui étaient naguère connus dans le français de référence de l’époque, mais qui ne le sont plus aujourd’hui; les néologismes, qui constituent des innovations lexicales nées du besoin de dénommer de nouveaux objets et des emprunts, qui sont des mots qui ont été extraits d’autres langues avec lesquels le français est parlé sur le territoire, comme les patois (patoisismes) ou le suisse allemand (germanismes).
Dis voir, tu causes droit local, toi? Les cartes et certains des graphiques présentés dans ce billet ont été réalisés à partir des données récoltées dans le cadre du programme d’enquêtes Français de nos Régions. Vous pouvez nous aider à continuer cette recherche en répondant à quelques questions sur votre usage et votre connaissance des régionalismes du français. Il suffit pour cela de disposer d’une petite dizaine de minutes devant vous, et d’une connexion internet (votre participation est anonyme). Cliquez sur ce lien pour accéder aux questionnaires.
Dans ce billet, premier d’une série consacrée à l’origine des régionalismes, nous nous intéressons aux archaïsmes, qu’on appelera vieux mots.
Un ‘vieux mot’, quesaquo?
Au cours de son histoire, le français ne s’est pas diffusé à la même vitesse et de façon unifiée sur l’ensemble des territoires de la francophonie. Certaines évolutions observées dans le français pratiqué à Paris et en Île-de-France n’ont pas donc forcément été adoptées ailleurs au même moment. Car quand une langue évolue, elle n’évolue pas à la même vitesse d’un bout à l’autre de l’espace où elle est parlée. En pratique, cela signifie que certaines dénominations d’objets, de concepts ou d’idées, autrefois considérées comme « standards » ou « internationales », ont fini par disparaître du français de référence et être perçues par les locuteurs du français de référence comme vieillies ou démodées.
Pourtant, ces termes ont continué à jouir d’un certain prestige dans les régions plus ou moins éloignées de Paris et de l’Île-de-France, et n’ont pas été remplacées par des concurrents, ce qui a de facto créé un décalage entre les usages des francophones du « centre » et ceux des « périphéries ». Ces phénomènes linguistiques qui ont disparu ou changé de statut dans le français de référence tout en se maintenant dans d’autres variétés, les linguistes les appellent archaïsmes. Pour notre part, nous les appellerons vieux mots, car c’est sous cette étiquette qu’ils sont le plus souvent désignés dans les conversations de tous les jours.
L’heure du dîner
Un premier exemple de « vieux mot » peut être traqué dans la question suivante: à midi, est-ce que vous déjeunez ou est-ce que vous dînez? Faites le test autour de vous, enfin demandez à des Français, vous verrez qu’il y a de fortes chances qu’ils vous répondent qu’ils déjeunent à midi, et qu’ils dînent le soir! Or, en Suisse, l’usage est différent, puisque comme en Belgique et au Canada, dans la Confédération le déjeuner c’est le premier le repas du matin, le dîner le repas de midi, et le soir, c’est le souper!
D’où vient ce décalage entre la France et la Suisse? Et bien il trouve ses origines dans une évolution progressive de l’usage des termes déjeuner et dîner, notamment à Paris…
Étymologie: à l’origine, dîner et déjeûner proviennent d’un seul et même mot latin, le verbe DISJUNARE, qui signifie littéralement: « rompre le jeûne ».
Jusqu’au début du XIXe s., dans le français qu’on parlait au sein de la Capitale, le mot dîner a désigné le repas de midi, tandis que souper a servi à parler du repas du soir. Cependant, sous l’influence des changements de mode de vie, en particulier dans les milieux aristocratiques parisiens, l’heure du dîner a progressivement été retardée, pour atteindre la fin de journée. Ce glissement a alors laissé une place vacante à midi, ce qui a conduit à l’adoption du mot déjeuner, jusque-là utilisé pour désigner le premier repas de la journée, en vue de combler cet espace. C’est à ce moment-là qu’est apparue la distinction entre le petit-déjeuner (celui du matin), le déjeuner (le repas plus conséquent qu’on prend à midi) et le dîner (repas du soir). Et ce nouvel assemblage qui s’est progressivement imposé en France métropolitaine. Dans les régions périphériques comme la Suisse, la Belgique et le Québec, à l’abri relatif des innovations parisiennes en raison de l’existence de systèmes éducatifs indépendants, l’usage de la triade originale déjeuner/dîner/souper s’est maintenu tant bien que mal jusqu’à nos jours.

L’infographie illustre cette évolution. En France, on voit que les participants à l’enquête qui ont plus de 45 ans sont dispersés dans le Midi et dans le nord-ouest. Les participants plus jeunes, qui ont moins de 25 ans, n’utilisent quasiment plus ce mot.
En Wallonie et en Romandie, on voit que le mot dîner au sens de « prendre le repas de midi », jouit d’une vitalité plus grande qu’en France, et ce peu importe la génération des participants. En Belgique, on observe un décalage entre la partie occidentale de la région, dans la sphère d’influence de Lille et de Bruxelles, plus encline aux innovations hexagonales; et la partie orientale, dans la zone d’influence de Liège, plus conservatrice. En Suisse, on constate aussi que dans ces régions, il existe un effet d’âge notable sur l’utilisation du mot à l’étude: les jeunes romands en font clairement moins usage par rapport à leurs aînés (on passe d’une moyenne de 20% à 70%). Ainsi, ce « vieux » mot persiste encore, mais pour combien de temps?
Si les frontaliers sont sans doute responsables – du moins en partie – de ce changement dans la République du bout du Lac (où il semblerait que la photo présentée dans le tweet ci-dessus ait été prise), les blâmer pour ce qui se passe dans les autres cantons serait sans doute un raccourci un peu facile. Certes, les flux transfrontaliers jouent un rôle dans l’évolution du français en Suisse, notamment à Genève. Mais chaque canton possède sa propre dynamique. Dans les cantons plus ruraux, comme ceux du Jura ou du Valais, les influences externes peuvent être d’une autre nature, issues notamment de l’influence du français des médias, ou des échanges touristiques et culturels.
Souliers ou chaussures?
Au moment de sortir de chez vous, vous enfilez vos souliers ou vos chaussures? Dans le Dictionnaire Électronique des Synonymes (DES), souliers et chaussures sont donnés comme très proches sémantiquement, et donc facilement interchangeables. En pratique pourtant, les chances qu’on entende un Français dire qu’il a sali ses souliers dans la boue, ou qu’il est allé faire un tour au magasin de souliers sont quasi-nulles; parce qu’en France, le terme souliers sonne tout à fait suranné. Il est certes connu (un Français comprend si on lui parle de souliers), mais restreint à des emplois littéraires (un Français vous regardera donc bizarrement si vous prononcez devant lui le mot soulier). En France, on parle plutôt de chaussures !
La base de données GoogleBooks, interrogeable avec l’outil Ngram Viewer, nous permet de dater avec précision ce moment dans l’histoire où le mot souliers, naguère majoritaire, a commencé par devenir minoritaire par rapport à son concurrent chaussures.

Le point de bascule se trouve peu après la fin de la Première Guerre Mondiale, autour des années 1925. Mais c’est vraiment à partir des années 1960 que le terme souliers commence à devenir « vieilli » par rapport au mot chaussures dans le français de référence.
En Suisse, ce changement lexical n’a pas eu lieu à la même vitesse, et on entend encore aujourd’hui les gens parler de leurs souliers plutôt que de leurs chaussures. L’usage est toutefois en train de changer, et le mot chaussure, par alignement avec ce qui se passe en France, tend à être davantage employé par les plus jeunes, comme le montre ce graphique, généré à partir des enquêtes conduites dans le cadre du programme Français de nos Régions:

Sur le graphique, on observe une différence notable entre l’âge moyen des personnes utilisant souliers (≃ 41 ans) et celles qui préfèrent parler de chaussures (≃ 32 ans). Cette différence d’ailleurs est confirmée par un test statistique de Mann-Whitney (U = 4820, p = 0,0035), indiquant qu’elle n’est pas due au hasard.
Auto ou voiture?
Un dernier cas de figure nous permettra de montrer qu’à l’intérieur de la Suisse, le français jouit en plus d’une dynamique interne qui lui est propre, et que la vitalité d’un archaïsme peut se combiner avec des contraintes inter-cantonales. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, il existe entre répartition géographique assez nette dans l’usage des synonymes auto et voiture, qui désignent tous deux un véhicule de transport:

Le terme auto est davantage utilisé par les participants de l’Arc jurassien, du canton de Vaud et de Fribourg. En Valais et à Genève, les pourcentages de participants ayant déclaré l’employer sont beaucoup plus bas.
Si on reproduit maintenant la même carte, mais en sélectionnant que les participants de plus de 45 ans d’une part, et ceux de moins de 25 ans d’autre part, on voit que dans la zone où il est encore utilisé, le mot auto est vieillissant:

Chez les moins de 25 ans, le terme reste encore employé par une toute partie des participants établis autour de Reconvilliers et Porrentruy. Ici encore, c’est l’influence du français de France qui explique ce changement en cours.
Conclusion
L’évolution du lexique du français qu’on pratique en Suisse romande témoigne d’une riche interaction entre facteurs historiques, géographiques et sociaux. Les vieux mots, souvent arrivés dans la langue par l’intermédiaire de l’écrit – puisque c’est par ce canal, rappelons-le, que beaucoup de petits Romands ont découvert le français quand l’école est devenue obligatoire à la fin du XIXe s., en Suisse – sont des témoins vivants de ces dynamiques, conservés dans certains espaces francophones malgré l’érosion de leur usage dans le français de référence.
L’analyse des données révèle toutefois qu’en Suisse, ces termes ont tendance à être aujourd’hui portés par des locuteurs plus âgés, ce qui indique que les jeunes générations s’alignent progressivement sur les pratiques langagières de leur contemporains établis dans l’Hexagone. Le travail qu’on conduit dans le cadre du projet Dis-voir! met en lumière la coexistence, parfois fragile, de plusieurs systèmes linguistiques. C’est pourquoi il est essentiel de documenter ces usages régionaux tant qu’ils perdurent, car ils constituent un patrimoine immatériel unique, reflet de l’histoire linguistique des cantons romands.
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