Le phénomène du Dry January (ou janvier sobre, dans la langue de Molière), qui encourage à faire une pause dans sa consommation d’alcool en janvier, est aujourd’hui largement suivi en Suisse. Il faut dire que les habitudes de consommation des Romands ont considérablement évolué ces trente dernières années. Avec la généralisation des happy hours au début des années 2000, l’attrait toujours plus grand pour les bières artisanales et le goût pour les formats plus généreux, une tendance notable s’est imposée aussi bien aux comptoirs des bistrots qu’aux terrasses des cafés: le demi-litre de bière est devenu un format privilégié… Mais comment désigne-t-on ce format en Suisse romande? Si l’on pourrait croire à une appellation uniforme, la réalité est bien plus nuancée. Selon les régions et les habitudes locales, les Romands ne manquent pas de créativité pour nommer leur demi-litre de bière!
Cartographier les dénominations de la grande bière
Au cours de l’autome 2024, nous avons collaboré avec la RTS qui souhaitait mettre au point un sondage similaire à celui que l’on conduit dans le cadre des enquêtes que nous proposons au Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’université de Neuchâtel, comme le programme Français de nos Régions et plus récemment Dis Voir.
L’idée était de récolter des réponses pour entraîner un système de géolocalisation des internautes, qui prend le nom de Parlomètre. Le sondage comportait une vingtaine de questions. Parmi les thèmes abordés figurait notamment celui des noms donnés au « grand verre de bière ». Les internautes pouvaient choisir parmi les propositions suivantes: (i) une pinte, (ii) une canette, (iii) une chope, (iv) une grande bière, (v) une cinq, ou préciser (vi) qu’aucun de ces choix de réponses ne s’appliquait à leur usage.
Parlomètre: le romand de quel coin parlez-vous? Faites le test !
Pour contextualiser les résultats, il était demandé aux Romands d’indiquer le code postal de la localité dans laquelle ils ont passé la plus grande partie de leur vie. Les réponses reçues des 30 000 participants ont permis de créer des cartes rendant compte de l’aire d’extension et de la vitalité de chacune des réponses proposées. Sur le site de la RTS, on peut visualiser une carte pour chacune des réponses aux questions, où une teinte de bleu donne à voir la probabilité de réponse pour chacune des communes du territoire. Nous avons eu accès aux données, en avons pu créer notre propre carte avec nos propres outils.

Celle que nous présentons ci-dessus a été réalisée en calculant la réponse majoritaire reçue pour chacun des districts romands. Elle permet de rendre compte, au premier coup d’oeil, d’une diversité surprenante des dénominations pour une simple grande bière à l’intérieur de la Suisse romande…
Tour d’horizon des réponses
Nulle part le mot pinte (ancienne mesure de capacité des liquides) est arrivé en tête des sondages. C’est pourtant le terme le plus fréquent en France pour parler de ce format. Au sein du canton de Vaud comme dans la Broye fribourgeoise et en Valais, c’est le terme chope qui est arrivé en tête des sondages. Ce terme est connu en français de France, où il désigne un verre avec une anse, et, par métonymie, le contenu de ce récipient, comme en Suisse.
Étymologie: le mot chope est un emprunt à l’alsacien Schoppe, substantif masculin qui désigne un « verre à bière ». Le mot serait passé en français au milieu du XIXe s. quand de nombreuses brasseries alsaciennes se sont installées à Paris [source: TLFi].
Dans le reste du canton de Fribourg, de même qu’à Genève, on parle de canette, un mot qui existe aussi en français de France, mais qui s’y emploie uniquement pour désigner une boîte cylindrique, en aluminium ou en fer-blanc. Son usage est de ce point de vue surprenant pour parler d’une bière d’un demi-litre, mais il s’explique sans doute par la généralisation du terme à d’autres contenants. La question de savoir pourquoi le mot canette au sens de « grand verre de bière » est connu dans deux régions qui ne sont pas connectées géographiquement demeure.
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Dans la majeure partie de l’Arc jurassien, à savoir dans les cantons de Neuchâtel, dans la partie francophone de Berne et dans le district des Franches-Montagnes, c’est l’expression grande bière qui a été sollicitée par la majorité des internautes. Une appellation qui va droit au but, et qui reflète une approche plus pragmatique et littérale de la désignation des formats de consommation: une grande bière, ça s’oppose à une bière normale, sous-entendu petite.
Enfin, dans le canton du Jura, au sein des districts de Délémont et de Porrentruy, les participants ont donné une réponse pour le moins… minimaliste ! Une cinq. Selon toute vraisemblance, il s’agirait d’une forme ellipsée de « cinq déci », sachant qu’une abréviation de cinquante, comme cela a été invoqué pour le français de Belgique, est peu probable. Car comme chacun le sait, en Suisse on mesure les liquides en « déci[litres] », pas en centilitres!
Le mot de la fin
Téléchargez notre application mobile et aidez-nous à cartographier la variation du français en Suisse romande ! Disponible sur Android et iOS, l’application permet de recueillir des enregistrements de voix et des réponses à des jeux linguistiques. Les données collectées via l’application serviront à créer un atlas sonore du français romand, une ressource inédite et riche pour la linguistique. Retrouvez-nous également sur nos réseaux sociaux pour du contenu exclusif ! Nous sommes présents sur Facebook, Instagram, Threads ou encore X !