Huitante, octante ou quatre-vingts?

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En français, il existe deux systèmes de numérotation pour les dizaines, qui reflètent deux façons distinctes de compter. Le premier repose sur la base dix (ou système décimal). Dans ce système, les formes numériques se terminent souvent par le suffixe -ante, comme dans soixante (60), septante (70), huitante ou octante (80), et nonante (90).

Le second système s’appuie sur la base vingt (appelée aussi système duo-décimal, vicésimal ou vigésimal). Dans ce cadre, les nombres sont construits autour de multiples de vingt, comme quatre-vingts (80). Ce mode de comptage se retrouve également dans des formes archaïques comme deux-vingts (40) ou trois-vingts (60).

En France, le système vigésimal était nettement plus utilisé et dynamique au Moyen Âge qu’il ne l’est aujourd’hui. Outre les formes soixante-dix et quatre-vingts et quatre-vingt-dix, on trouve des traces de la productivité de ce système dans certains noms historiques. Parmi eux, l’Hôpital des Quinze-Vingts à Paris est un exemple emblématique. Fondé au XIIIᵉ siècle par Saint Louis pour accueillir des personnes aveugles, cet hôpital tire son nom de sa capacité initiale: quinze-vingts, soit trois cents lits!

Dans un post publié sur le blog Français de nos Régions, nous expliquions qu’aujourd’hui, les variantes septante et nonante sont principalement employées par les locuteurs du français de Belgique et de Suisse. Et que pourtant, il y a un siècle, ces formes étaient encore largement utilisées dans les régions françaises s’étendant de la Belgique au Languedoc, tout au long de la frange orientale du pays.

Figure 01. Les dénominations du cardinal 70 dans les dialectes galloromans parlés en France et alentours à la fin du XIXe s., d’après la carte 1240 de l’Atlas Linguistique de la France

Dans ce billet, nous allons parler du cas un peu spécial de 80, dont le caractère un peu spécial des dénominations explique qu’on lui consacre une publication dédiée.

Le mythe d’octante

On entend souvent dire qu’en français de Belgique et en français de Suisse (et parfois même en français québécois), c’est le terme octante qui serait utilisé à l’oral ou à l’écrit pour désigner le cardinal 80. Ce préjugé, pourtant largement erroné, reste tenace, alimenté par des personnes n’ayant qu’une idée imprécise de ce que disent réellement les francophones de ces régions. Le réseau social X (anciennement Twitter) fourmille d’exemples de ce genre d’affirmation.

Cela dit, il serait un peu rapide de blâmer uniquement les internautes pour la propagation de ce préjugé. Tout porte à croire que l’idée selon laquelle octante serait utilisée en Belgique, en Suisse ou au Québec trouve ses origines dans des ouvrages et dictionnaires de référence. Le Trésor de la Langue Française en est un exemple frappant:

OCTANTE, adj. numéral cardinal Vx, p. plaisant. ou région. (notamment Suisse romande, midi de la France, Canada français) [TLFi, consulté le 16.11.2024]

Dans le cadre des enquêtes Français de nos Régions, nous avons voulu vérifier empiriquement la réalité de l’usage du terme octante. Pour ce faire, nous avons posé la question suivante: « Comment prononcez-vous le chiffre 80? », en proposant trois réponses possibles: quatre-vingts, huitante et octante. Sur les 15 000 internautes ayant répondu, seuls 57 ont coché la réponse octante, soit à peine 0,4 % des sondés.

>> Quel français régional parlez-vous? Faites entendre votre voix en participant vous aussi à l’enquête!

À l’échelle des arrondissements et des districts, les pourcentages d’utilisation de octante sont encore plus faibles, à tel point qu’il n’a pas été jugé nécessaire de réaliser une carte spécifique pour représenter la vitalité de cet item. En d’autres termes, on peut affirmer qu’au XXIᵉ siècle, octante a pratiquement disparu du français, ou, tout au moins, que son usage est extrêmement marginal.

Huitante ou quatre-vingts?

Dans la grande majorité de la francophonie, que ce soit en Europe ou ailleurs dans le monde, le cardinal 80 se prononce et s’écrit généralement sous la forme composée quatre-vingts. Une exception notable subsiste cependant: une partie de la Suisse romande, comme le montre l’infographie ci-dessous, nous avons représenté le pourcentage d’utilisation de huitante dans chacun des districts francophones de Romandie.

Figure 02. Aire d’extension et vitalité du terme huitante au sens de « quatre-vingts », d’après les enquêtes Français de nos Régions (2015-2025).

On voit sur la Figure 02, huitante est majoritairement utilisé dans les cantons de Vaud et de Fribourg. En Valais, le terme coexiste plus fréquemment avec quatre-vingts, comme en témoignent les pourcentages légèrement plus faibles observés dans certains districts de ce canton. En revanche, dans les cantons de Genève et ceux de l’Arc jurassien, les très faibles pourcentages d’utilisation de huitante suggèrent une nette préférence pour quatre-vingts.

D’où ça vient?

A la fin du XIXe s., les formes décimales pour traduire le français quatre-vingts étaient plutôt rares. On ne dispose pas de données pour le français standard, mais on peut se faire une idée de la situation si on jette un oeil à la situation qui prévalait dans les dialectes galloromans, qui continuent le latin. La Figure 02 ci-dessous, réalisée à partir des de l’Atlas Linguistique de la France, nous montre que sur la majorité de l’aire que couvre les parlers galloromans, ce sont les correspondants dilectaux du composé quatre-vingts qui dominent:

Figure 03. Les dénominations du cardinal 80 dans les dialectes galloromans parlés en France et alentours à la fin du XIXe s., d’après la carte 1113 de l’Atlas Linguistique de la France

Les formes en -ante, qui continuent le latin OCTOGINTA, sont tout à fait minoritaires. Dans le domaine occitan, elles sont dispersées dans les Alpes et les Pyrénées. Dans les dialectes francoprovençaux, la plupart des points se retrouvent surtout en Suisse romande. Et si l’on regarde bien la carte, on constate que les formes octante sont encore moins nombreuses que les autres aboutissants du latin. Déjà à l’époque, la forme octante était marginale.

La leçon de phonétique historique. Dans octante, la prononciation du -c- indique que le terme est un emprunt relativement récent au latin (ce que confirment les dictionnaires, qui font remonter la première attestation de cette forme au… XVIIIᵉ siècle !). Dans les langues romanes qui continuent directement le latin, le -c- d’OCTOGINTA a été perdu très tôt. En italien, il s’est transformé en -t- par assimilation avec la consonne suivante (ottanta), tandis qu’en espagnol et en portugais, il s’est palatalisé (ochenta et oitenta, respectivement). Les formes huitante et consœurs, que l’on retrouve dans les parlers occitans et francoprovençaux, sont donc parfaitement attendues, car elles s’inscrivent dans les lois de l’évolution phonétique.

Les données qu’ont recueillies les fondateurs du Glossaire des Patois de la Suisse Romande nous permettent d’avoir une vision plus précise de la situation en Suisse, à un moment-clef où les patois étaient en phase de disparaître. Nous avons représenté ces données sur la Figure 03:

Figure 04. Dénominations du cardinal 80 dans les patois galloromans de Suisse au début du XXe s., d’après les relevés du Glossaire des Patois de la Suisse Romande (inédits)

On observe qu’en Valais, l’utilisation des correspondants patois de huitante est majoritaire, même si certaines formes patoises correspondant au français quatre-vingts subsistent. Dans les cantons de Vaud et de Fribourg, les correspondants de huitante sont largement majoritaires. Dans l’actuel canton du Jura, quatre-vingts domine, bien que quelques attestations de octante soient recensées.

La Grande Enquête raconte l’histoire des trois fondateurs du Glossaires des Patois de la Suisse Romande, qui entreprirent au début du XXe s. une mission ambitieuse: récolter l’ensemble des patois romands et en préserver la richesse pour les générations à venir…

À Genève, les correspondants locaux de huitante et quatre-vingts ont été relevés dans chacun des points d’enquête. Dans le canton de Berne, on note la présence des types octante et huictante. Enfin, dans le canton de Neuchâtel, une seule occurrence de quatre-vingts a été enregistrée (au point N30, représentant Le Cerneux-Péquignot), ainsi que plusieurs formes hybrides du type huictante ou huiptante. Ces formes hybrides combinent des traits de huitante avec ceux de octante (huictante) ou avec ceux de septante (huiptante).

Reconstruction d’un possible scénario historique

La comparaison des cartes 02 et 04, que nous reproduisons ci-dessous, met en évidence que le français régional n’est pas un simple calque des patois aujourd’hui disparus, et que chacun de ces deux systèmes possède une dynamique propre.

Dans le canton de Genève, par exemple, il est clair que la situation actuelle résulte de l’influence des usages de la France voisine: quatre-vingts, forme prestigieuse en France, y a supplanté huitante. Dans les cantons de Berne et de Neuchâtel, on observe également l’impact du français de référence sur les parlers locaux. Le terme octante, emprunt savant au latin datant du XVIIIe siècle, n’est pas une évolution étymologique naturelle, contrairement aux formes apparentées à huitante. Cette influence se manifeste de deux manières: d’une part, par le remplacement de formes autochtones (comme en témoigne la coexistence de huitante et octante dans la région de Courtelary, où le second semble avoir supplanté le premier), et d’autre part, par la modification de formes dialectales existantes (ainsi, la présence du [k] dans huictante peut s’expliquer par l’influence d’octante sur huitante).

Quant au français moderne, on peut dire que la persistance de huitante dans les cantons de Fribourg et de Vaud, ainsi que de quatre-vingts dans le Jura ou des deux formes dans le Valais, est en partie due au substrat linguistique. En revanche, dans le canton de Neuchâtel et les districts francophones de Berne, le substrat ne suffit pas à expliquer la situation actuelle. Ici, c’est la politique linguistique, notamment par le biais de l’enseignement, qui a permis l’uniformisation observée aujourd’hui.

Le mot de la fin

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À propos de l’auteur

Mathieu Avanzi est linguiste. Il a défendu une thèse portant sur l’intonation du français en 2011, et effectué plusieurs séjours postdoctoraux en Belgique (Louvain-la-Neuve), en France (Paris), au Royaume-Uni (Cambridge) et en Suisse (Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich). Après avoir été maître de conférences à Sorbonne Université (Paris IV) au sein de la chaire Francophonie et variété des français, il a été nommé professeur ordinaire à l’université de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie et d’étude du français régional. Ses travaux portent sur la géographie linguistique du français, sujet auquel il a consacré plusieurs articles et ouvrages.